Auteur : Colette Pellissier
Date de saisie : 22/07/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : D. Montalant, Queyrac, France
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-915779-06-6
GENCOD : 9782915779066
Sorti le : 08/06/2007
J'ai eu envie de saisir puis décrire cette substance changeante et insaisissable qui flotte entre les êtres, les relie, les sépare, et que l'on appelle «esprit de famille». L'homme s'est présenté le premier, avec ses rêves imprécis, ses doutes, et son enfance encore vive, puis la femme qui faisait au mieux avec cet homme-là, et le reste... les enfants sont arrivés.
«Le chat dans la gorge» raconte quelques mois de la vie d'une famille ordinaire. Les chapitres, conçus à la manière de courtes nouvelles, renferment chacun une action et sa résolution souvent douce-amère. Plutôt qu'expliquer, j'ai voulu rendre sensibles les effets d'incidents mineurs chez les différents personnages, et la manière dont chacun, de sa place et avec ses moyens, y fait face. Un chat passe, compagnon malgré lui, témoin silencieux ou catalyseur, et dans son oeil luit l'agitation familiale.
Colette Pellissier
En définitive, il n'est guère possible d'appeler un chat un chat. Un chat ne s'appelle pas. Tout au plus pouvons-nous le caresser lorsqu'il passe, à la rigueur lui jeter un bout de lard. Le chat prend ce qui l'intéresse, et notamment, des chemins détournés. Puis, il s'en va, à moins qu'il ne reste coincé.
De toute façon, quoi qu'en dise le titre, "Le chat dans la gorge" n'est pas une histoire de chat.
Au travers d'instants choisis égrenés sur quelques mois, d'infimes incidents vont faire vaciller les différents personnages d'un foyer ordinaire. D'accrocs en ravaudages, l'étoffe familiale se réinvente sans cesse.
Colette Pellissier est née en 1965 en banlieue parisienne. Elle vit aujourd'hui dans la Drôme. "Le chat dans la gorge" est son premier roman.
Chocolat
Quelques mots griffonnés sur l'éphéméride : " Papa, n'oublie pas l'anniversaire de Maman ! ".
Seul dans le bureau, il murmure : " Merci mon ptit gars ! " Sauf imprévu, il ne devrait pas sortir trop tard ce soir, les magasins seront encore ouverts.
Il n'a jamais assez de temps. Habituellement, il entasse les dossiers. Des feuilles volantes dépassent. La pile de couleurs pastel commence à l'effrayer un peu.
Mais ce matin, il s'ennuie et se décide à trier.
Soudain, il aperçoit le cadre qui dépasse et tire dessus. C'est elle qui l'avait choisi ! Couleur chocolat, un mariage heureux avec la teinte du bureau. Elle avait un don pour ces choses-là, lui avait le goût de s'y abandonner.
Il avait oublié cette photo. Comme les enfants ont grandi !
Il sourit. La bretelle de la robe de la petite glissait. Elle s'en agaçait. Elle préférait mettre des pantalons, plus confortables, et vêtue ainsi, ses frères l'acceptaient dans leurs jeux.
Les garçons posent de trois-quarts, un pied avancé en direction du photographe, leur couteau suisse attaché à la ceinture, bien en vue. Il a toujours un peu de mal à les dissocier. Il dit " les garçons ". Sa femme regarde au loin. S'il se souvient bien, de vieux gréements étaient rassemblés ce jour-là... Elle observait peut-être un de ces voiliers. Elle regarde loin devant, loin de lui, loin d'eux. Lui, bien sûr, n'est pas sur la photo.
Le cadre a pâli, comme les tablettes de chocolat restées longtemps dans un placard. Il passe un doigt dessus et la brillance revient. Il repose la photo d'aplomb sur le coin gauche du bureau et retourne à sa tâche : toute une matinée pour ranger l'arc-en-ciel de papier.
À la cafétéria, un collègue lui raconte ses vacances à Cuba. Il irait bien, lui aussi.
L'après-midi, réservé à ses rendez-vous, le sort lentement de sa torpeur. Face aux clients à convaincre, ses rêves de cocotiers et de mers chaudes s'estompent. Il aime argumenter, glisser une once de séduction, au besoin une plaisanterie. Le jeu le pique, l'heure tourne.
Quand il a fini, la nuit commence à tomber. Il fait un crochet. La fleuriste lui assure que le blanc plaît aux femmes et de plus, est à la mode. Il est d'accord. Il n'a jamais su comment choisir des fleurs. D'habitude, il prend des roses, et parfois des pivoines parce que sa mère les aimait. Mais on n'en trouve pas en cette saison. Et il a décidé de faire confiance à la vendeuse. Il remarque l'étrange grain de beauté qu'elle a au-dessus de la lèvre. Une coquetterie qui lui laisse une drôle d'impression. Comme une miette de chocolat. Quelque chose de doux qu'il a envie de toucher ! C'est peut-être aussi ce qui le décide à prendre les fleurs blanches.
Il fait nuit noire quand il rentre. Les garçons jouent dans la chambre de leur petite soeur.
Sa femme suit les informations, le regard perdu loin dans l'image. Il éteint la télé, lui tend les fleurs et le disque de musique cubaine déniché juste à temps.
" Bon anniversaire ma chérie ! "
Elle sourit. Il est gêné devant elle.
En l'embrassant au coin des lèvres, il pense au grain de beauté.
Elle dit : " Merci, mon amour ! " Avec un petit rire, car c'est un détail... Oui, finalement, c'est sans importance ; le principal est qu'il y ait pensé ! Elle n'est pas à un jour près !
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