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Charonne, chroniques et portraits de jadis et de naguère

Couverture du livre Charonne, chroniques et portraits de jadis et de naguère

Auteur : Lionel Longueville

Date de saisie : 18/06/2007

Genre : Biographies, mémoires, correspondances...

Editeur : Ed. de l'Amandier, Paris, France

Prix : 18.00 € / 118.07 F

ISBN : 978-2-35516-002-8

GENCOD : 9782355160028

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  • La présentation de l'éditeur

Ce serait manquer de respect et faire preuve d'une bonne dose d'inconscience que de vouloir présenter le Docteur Lionel Longueville aux habitants de Charonne. Il est de notoriété publique que des générations ont grandi à l'ombre tutélaire de cet homme affable, dont la silhouette est aussi familière que l'enseigne du boulanger ou celle du pharmacien.

Le Docteur Lionel Longueville et ce quartier ne font qu'un, au point que leur mémoire se confond, que leur vie semble puiser à la même source. N'est-il pas le chroniqueur de l'histoire de ce quartier, le témoin avisé et attentif de son présent, le confident de bon nombre de ses habitants ?

L'homme y a grandi puis exercé la médecine jusqu'à la retraite, faisant preuve d'un attachement, d'un dévouement indéfectibles.

Le précédent ouvrage, Si le quartier de la Réunion m'était conté, témoignait déjà, on ne peut mieux, de son intimité avec ce coin du XXe, de sa connaissance du passé, de sa familiarité avec les traditions d'hier et d'aujourd'hui, y compris de celles, langagières, issues du milieu des «fortifs».

Aujourd'hui il nous entraîne à sa suite dans un parcours dont chaque étape est marquée par une page d'histoire, écrite dans ce style savoureux et inimitable qui est sa marque de fabrique.

Le lecteur ne manquera pas d'apprécier.





  • Les premières lignes

Poubelle, glacière et poulet dominical

Quand j'étais môme, il y avait trois trucs que je n'appréciais guère : descendre la poubelle, faire la corvée de glace et servir de porteur au poulet dominical.

C'était à l'époque de la dernière Exposition Universelle organisée à Paris, celle où la faucille et le marteau et l'aigle germanique, vis à vis, se défiaient du haut de leur pavillon monumental, en face de la Tour Eiffel qui, de l'autre côté de la Seine, les pattes écartées et la tête près des nuages, les contemplait sans oser comprendre.
C'était le temps où Boris Vian n'avait pas encore donné naissance à «une tourniquette pour faire la vinaigrette» dans le savoureux inventaire de son immortelle chanson sur les Arts ménagers, hymne prémonitoire à la gloire de la société de consommation.

Il faut bien avouer que, dans le secteur de la Porte de Montreuil, sur les terres conquises aux dépens des fortifications, la S.A.G.I venait de livrer ses blocs de six étages sans ascenseur, sans salle d'eau, sans vide-ordures à une population de condition relativement modeste qui, dans sa grande majorité, ne possédait pas de complexe de cuisson avec four incorporé, encore moins de réfrigérateur et n'avait pour évacuer ses déchets qu'un récipient en ferraille au couvercle bringuebalant.
Tirer ce maudit ustensile de dessous l'évier n'était déjà pas chose facile : ses anses prenant un malin plaisir à s'emmêler, il fallait les remettre en place au risque de compromettre l'équilibre instable de l'ensemble, y compris du contenu bourré jusqu'à ras bord.
Je ne vous dis pas avec quel luxe de précaution il fallait passer la porte de cuisine - qu'on ne pouvait qu'entrebâiller, la faute aux balais suspendus au mur -, puis celle de l'entrée camouflée par une penderie, s'agripper à la rampe et descendre les trois étages d'un escalier avec des virages dignes du slalom de Val d'Isère, avant d'accéder à la poubelle collective située dans la cour...
Tout cela en évitant de semer sur les marches quelque souvenir du précédent repas et de se prendre sur le gras du mollet l'un des coins acérés de cet engin de malheur...
Gloire au plastique et aux sacs poubelle d'aujourd'hui !

La glace, elle, c'était en temps de canicule et encore pas tous les jours. Le reste du temps, le beurre et autres denrées étaient stockés sous la fenêtre, au Nord, dans un recoin de maçonnerie communiquant avec l'extérieur par deux petites ouvertures grillagées.
Dès que le coup de klaxon caractéristique retentissait, pratiquement à la même heure, c'était la ruée dans l'escalier pour être dans les premiers servis, une couverture en laine sous le bras et un cabas - quand on y pensait.
Le massif Auvergnat, basé rue des Vignoles, était là, le long du trot­toir, à l'arrière de son camion qui avait succédé depuis peu à la lourde carriole tirée par un cheval. Le panneau du véhicule abaissé, dans une semi pénombre apparaissaient soudain, soigneusement empilés comme des packs de lessive sur une tête de gondole, les blocs translucides qui faisaient au moins un mètre.
Sans perdre de temps, d'un air plutôt rogue et avec une concision dans la demande bien éloignée des usages commerciaux, notre Arverne n'adressait qu'un mot au cercle des clients qui se disputaient la priorité : «Combien ?».
Pour nous, c'était un quart, le volume maximum que notre glacière, montée sur pieds et surplombant une cuvette de récupération, pouvait stocker.


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