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Destins romanesques de l'émigration

Couverture du livre Destins romanesques de l'émigration

Auteur : Claire Jaquier | Florence Lotterie | Catriona Seth

Date de saisie : 18/06/2007

Genre : Littérature Etudes et théories

Editeur : Desjonquères, Paris, France

Collection : L'esprit des lettres

Prix : 27.00 € / 177.11 F

ISBN : 978-2-84321-094-5

GENCOD : 9782843210945

Sorti le : 24/05/2007

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  • La présentation de l'éditeur

Sur fond d'un monde qui s'effondre, émerge un nouveau type social et, très vite, littéraire : l'émigré. Le mot naît avec la Révolution qui refoule hors des frontières marquis et domestiques, artisans et oisifs. L'émigré est l'étranger par excellence, qui arrive au sein d'une communauté étrangère. Doit-il maintenir ses coutumes ou se plier à celles de ses hôtes ? Peut-il survivre de ses rentes ou se voit-il contraint de convertir en métier d'anciennes occupations de loisirs ? Est-il un individu à honorer, figure christique de la souffrance, ou le porteur d'une gangrène terrible dont on craint la contagion au sein de communautés heureuses ? Les contemporains tentent de donner sens à la redéfinition des rapports humains, de la carte de l'Europe et des préjugés millénaires dans des fictions qui sont autant de réponses à une expérience vitale inédite.
Figure du destin individuel pris au piège d'un tourment collectif, le personnage de l'émigré représente une parfaite métonymie de l'irruption de l'Histoire dans la vie de chacun.

L'ouvrage est issu d'une série de rencontres autour du roman d'émigration, tenues à Neuchâtel, Strasbourg et Rouen entre 2003 et 2005, sous la direction de Claire Jaquier (Université de Neuchâtel), Florence Lotte rie (ENS Lyon) et Catriona Seth (Université de Nancy II), toutes trois spécialistes de la littérature et de l'histoire des idées du tournant des Lumières.





  • Les premières lignes

Extrait de l'introduction :

Toute la France jouait à la toilette madame : tout le monde changeait de place.
Pigault-Lebrun, L'Enfant du carnaval (1796)

Les chances politiques tournaient contre les émigrés : la plupart d'entr'eux se nourrissaient encore de chimères ; mais ils avaient des espérances, et les républicains avaient des victoires.
Joseph Droz, Lina ou les Enfants du ministre Albert (1805)

«L'époque d'une grande révolution politique n'est jamais le temps qu'il faut choisir pour en écrire l'histoire.» Necker le dit dans une phrase célèbre. Et pourtant ses écrits contredisent ses recommanda­tions. Le destin de l'ancien ministre de Louis XVI lui a permis d'oc­cuper successivement deux positions : acteur, il fut au centre d'un processus dont il put - ou crut pouvoir - orienter le cours ; puis, exclu du pouvoir par une disgrâce qui l'obligea à l'exil, il devint specta­teur et nourrit une volonté de surplomb plus que de déploration. La situation de Necker, dont l'exil fut aussi une réintégration, résout le paradoxe d'un récit qui commence par nier sa propre possibilité au nom de la distance nécessaire. Necker est du côté de la société nouvelle et de ses valeurs. Son éviction politique ne vaut pas rupture identitaire; elle n'a pas besoin de la voix oblique de la fiction pour tenter de dire l'indicible ; elle ne remet pas en question l'unité d'un moi qui résiste tant bien que mal à la nécessité de vivre en dehors de l'Histoire en cours, d'en être le patient plus que l'agent. À tous égards, la position de Necker est à l'opposé de celle des émigrés, que la Révolution frappe de proscription ou conduit à faire le choix du départ. Ne serait-ce pas à eux d'adapter la formule de Necker en postulant que l'époque de cette révolution politique, commencée avec les États généraux, est bien «le temps qu'il faut choisir» pour en écrire le roman ? Dans l'émigration, en effet, la vie même prend les couleurs d'un étrange et douloureux romanesque, dont Louis de Bonald décrit les nouveaux territoires en cette même année 1796 :

L'histoire de la Révolution, le traité le plus complet de politique et de morale expérimentale qui ait jamais paru, peut avoir avec la fidélité historique, tout l'intérêt du roman. Si, à la honte de l'espèce humaine, il dévoile des atrocités qui la déshonorent; pour la consolation de l'humanité, il mettra au jour des traits sublimes de religion, de courage, de sensibilité, de reconnaissance, de tendresse conjugale, d'amour paternel, de piété filiale, d'attachement de la part de ses domestiques, etc.

Bonald écrit au futur, comme s'il s'agissait de programmer les «lieux» d'une littérature encore à venir. C'est d'elle qu'il sera ici question, dans le sillage immédiat de l'événement révolutionnaire. On trouve ainsi dans la préface de L'Émigré' de Sénac de Meilhan (1797), texte que la critique a souvent tenu pour le modèle du genre, et qui fait ici même l'objet de plusieurs contributions, un écho à la promesse bonaldienne d'un nouveau pathétique, mais aussi d'un nouveau vraisemblable dans les lettres : «Les rencontres les plus extraordinaires, les plus étonnantes circonstances, les plus déplorables situations deviennent des événements communs, et surpassent ce que les auteurs de roman peuvent imaginer.» C'est désormais la vie qui est devenue romanesque et non la fiction qui imite le réel. De cette inversion apparente qui redistribue fondamentalement les cartes du jeu littéraire procèdent la nouvelle chance du genre et une bonne part de la vitalité romanesque de la période. La doxa universitaire a longtemps imposé l'idée qu'entre Les Liaisons dangereuses et les premières oeuvres de Balzac, les romanciers n'au­raient rien produit, ou presque, d'intéressant. Trop occupés à faire la Révolution, ils n'auraient pu offrir au public des ouvrages à la mesure de l'événement; le talent se serait réfugié de côté de l'éloquence, ou parfois du théâtre, ces arts de la performance, comme on ne disait pas encore. Et cependant la fiction romanesque se révèle particulièrement apte à saisir le drame exemplaire de l'éclatement des familles, de la déperdition brutale des valeurs, de l'écroulement des mondes sociaux, politiques, mentaux, où s'était tissée l'unité d'un ordre millénaire.


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