Auteur : Didier Torossian
Date de saisie : 17/06/2007
Genre : Histoire
Editeur : 400 COUPS (QUÉBEC), Montréal, Canada
Collection : Connexion
Prix : 12.50 € / 81.99 F
ISBN : 978-2-89540-320-3
GENCOD : 9782895403203
Sorti le : 01/03/2007
1915 : le jeune Hagop fuit son pays natal pour échapper aux massacres. Il finit par arriver à Marseille, où son petit-fils, presque un siècle plus tard, se souvient de son enfance et tente de décrypter la mémoire familiale.
Deux histoires parallèles, qui font retour à des racines oubliées par certains, arrachées par d'autres.
Deux histoires qui n'en font qu'une, celle de ces centaines de milliers d'Arméniens, survivants du premier génocide du XXe siècle, que l'on n'a pu rassembler et unir que sous un seul nom : la diaspora.
Didier Torossian est né à Marseille en 1968, d'un père Arménien né en France et d'une mère française. Après des études de Communication à Aix-en-Provence, il s'installe à Paris, travaille quelque temps dans l'audiovisuel, puis entame une carrière dans l'hôtellerie et le tourisme. Au bout de quelques années, il se tourne vers l'informatique, puis l'Internet, et trouve là un moyen de travailler en s'amusant et de s'amuser en travaillant.
Divorcé, papa de deux petits garçons, il vit aujourd'hui à Niort et est bénévole de Yevrobatsi.org, association des Arméniens d'Europe.
L'envie d'écrire lui est venue vers l'âge de 10 ans, grâce une machine à écrire offerte un soir de Noël, sur laquelle il a commencé par retranscrire des textes de chansons pour «apprendre à taper». Il écrit alors une première histoire, celle d'un homme qui vient de mourir et qui ne le sait pas encore. Un galop d'essai qui aura beaucoup de succès auprès... de son meilleur copain. Statu quo jusqu'en 2004, à part quelques nouvelles rédigées au gré des événements de sa vie. En octobre 2005, il entame l'écriture de son premier roman, Les Yeux ouverts...
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Gallipoli
Le soldat Smith a chaud, malgré sa chemise débraillée - ce qui pourrait rafraîchir sa peau brûlante, si seulement il y avait du vent.
Du soleil partout, pas un soupçon d'ombre. Il est arrivé il y a trois jours et n'a pas eu le temps, comme ses camarades, d'aller récupérer, parmi les amas déchiquetés de ferraille, de bois et de pierres, de quoi protéger son abri. Un abri en forme de tombe, qu'il a creusé lui-même, à la hâte, pour éviter si c'est possible de se prendre une balle en pleine tête.
Il a chaud et il attend, sous cet abrutissement de tirs bien trop nourris. Lui ne l'est pas. Il a faim et soif. Sa gourde elle aussi souffre de la chaleur, un liquide brûlant coule dans sa bouche. Une urine sans goût. La baïonnette est emboîtée dans son fusil. Attendre qu'un Turc se jette sur lui. À quelle distance sont-ils d'ailleurs ? Quarante mètres, dix, mille, cent, un ? Peu importe. Il a juste cette sensation nauséabonde qu'à n'importe quel instant, une bête, à contre-jour, va lui sauter à la gorge et la lui trancher.
Il attend et il écoute. Les salves d'obus qui s'écrasent et explosent. Trois jours, et son instinct lui indique déjà où vont tomber ces saloperies. Peut-être est-ce l'adrénaline qui coule à flot qui le rend si précis. Il voit les canons sans les voir, il entend les obus passer, leur trajectoire mortelle, le lieu de leur explosion.
Un seul objectif, rester suffisamment concentré pour que la prochaine parabole ne s'achève pas trop près de lui. Et quand il sent ça trop proche, il baisse la tête, protection inutile et pourtant si rassurante. Pourquoi lui, plutôt qu'un autre ?
Atteindre Constantinople. L'atteindre et couper toute retraite aux Turcs. Ouvrir une voie vers la Russie. Voilà ce qu'on raconte.
Qui sont les méchants déjà ? Il a dix-sept ans. On a entretenu sa haine, on l'a poussé, et, malgré les larmes de mom, il est parti. Il s'est embarqué, heureux et excité. On lui a appris à tirer, on lui a appris à s'habiller, à manger humide, à boire sec. Puis il a pris le bateau. Avec les autres. Quelques matches de football plus tard, il a quitté le pont, et on l'a débarqué là, sans son ballon.
On lui a montré cette plage où le sang répandu a séché sous la poudre.
Une plage trouée, qui lui a percé le coeur. Les images héroïques et lisses qu'il s'était fabriquées sont restées sur le croiseur. Rien que des orifices sombres, d'où dépassent, tels des excréments vite évacués, un bras, une jambe, un morceau de corps.
II lève la tête et voit cette falaise. Pas si haute que ça finalement. Mais personne ne l'a encore atteinte, et ça fait des mois que ça dure.
Le soldat Mehmet attend. Il voit le manège des bateaux qui débarquent des flots de soldats mourant sans même avoir atteint le sable.
Son coude est posé sur le canon brûlant. Il ne ressent plus la chaleur, pas plus qu'il n'entend quoi que ce soit. Ses tympans vibrent en permanence, même quand quelques minutes de calme relatif le laissent boire un peu de thé. Et puis il se lève. Il tourne un petit volant sur la gauche, une énorme douille lui tombe aux pieds, il introduit une balle géante, brillante, avec quelque chose en allemand écrit dessus, tourne de nouveau le volant mais vers la droite, et une fois que c'est fait, sa main tire sur une chevillette morbide, un obus s'en va exploser.
C'est son travail.
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