Auteur : Eric Lysøe | Peter Schnyder
Date de saisie : 16/06/2007
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Presses universitaires de Strasbourg, France
Prix : 32.00 € / 209.91 F
ISBN : 978-2-86820-305-2
GENCOD : 9782868203052
Les jeux de l'ombre et de la lumière dynamisent toute la littérature occidentale. Avant même que la Bible et que son «Fiat Lux !» aient commencé à marquer les cultures de l'Europe, les poètes grecs ont décrit la rencontre de la nuit et du jour comme un fabuleux miracle. Chez Hésiode, l'ombre double accouche d'une double clarté, révélant de ce fait la fécondité de la nuit - une nuit propice à toutes les antithèses, aux chatoiements de la clarté vacillante, comme aux paradoxes de l'ignorance et de la révélation. Les peintres, de leur côté, ne se sont pas fait défaut de faire vibrer les merveilles de cet oxymore originel. De Piero della Francesca à Magritte, ils ont chanté le sortilège de la lumière chiche et de la ténèbre envahissante. Et ce fut bien souvent pour introduire dans la toile, par la magie du clair-obscur, une réflexion sur la destinée humaine, sur la vanité des choses, mais aussi sur la connaissance - celle que célébrera l'époque des Lumières ou celle, encore, que l'expérience mystique offre d'atteindre. De la même façon, les poètes modernes se sont plu à suivre alternativement le sillage de Novalis et de ses Hymnes à la Nuit ou encore celui de Hölderlin, apôtre de la lumière tranchante, lointain descendant d'Icare qui, pour s'être trop approché du soleil, finit par sombrer dans les ténèbres de la folie.
Ce sont ces deux grandes voies de la création poétique qu'explorent les études rassemblées ici et consacrées non seulement aux plus importants poètes suisses ou belges du XXe siècle, mais encore à quelques-uns de leurs frères de l'ombre.
Professeur de littérature comparée, Éric Lysøe enseigne à Mulhouse, où il dirige l'Institut de recherche en langues et littératures européennes. Spécialiste de la Belgique, il a notamment publié Les Kermesses de l'Étrange et une anthologie en quatre volumes, Littératures fantastiques. Belgique, Terre de l'Étrange. Peter Schnyder enseigne lui aussi à Mulhouse. Directeur du Centre de recherche sur l'Europe littéraire, il est professeur de littérature française et spécialiste de la poésie suisse. On lui doit, entre autres, Les Chemins de Gustave Roud et Visions de la Suisse. À la recherche d'une identité.
Extrait de l'introduction :
Leçons de ténèbres
Si, aveuglante ou douce, la clarté apporte au poète la révélation, c'est bien souvent parce qu'elle vient soudain déchirer les ténèbres, ou encore parce qu'on la voit poindre au terme d'une longue veille.
Une chambre, la nuit, le poète penché sous la douce lueur de la lampe - Jean-Claude Mathieu montre combien ce topos de la scène d'écriture inspire les poètes du XXe siècle, et singulièrement ceux de Suisse romande. De Gustave Roud à Pierre Thée (1919-1982), d'Edmond-Henri Crisinel à Vahé Godel (1931-), tous ancrent la poésie dans le nocturne, tous sacralisent la Nuit et la flamme comme pour mieux se réclamer à la fois de Novalis et d'Hôlderlin. L'ombre portée - en ce qu'elle porte tant de mystères en elle - les fascine, les change en éternels veilleurs.
Prolongeant ce vaste panorama, Regina Bollhalder Mayer montre comment S. Corinna Bille (1912-1979) s'inscrit elle aussi dans le sillage de Novalis pour chanter «le doux soleil de la Nuit». Aux yeux de la poétesse suisse en effet, rien n'égale les mérites de l'ombre - une ombre qui s'affirme comme substance vive dans les profondeurs de la forêt et à laquelle s'associent, paradoxalement, des qualités de transparence et de blancheur. De sorte que les tendres ténèbres dont s'entourent le rêveur le conduisent à affronter, presque sans frémir, les pâles lémures des Enfers.
C'est à un constat identique que finit par conduire Pierre Chappuis. Pourtant, comme l'établit Arnaud Buchs, le poète de Distance aveugle interroge, quant à lui, plus volontiers le blanc et la neige. Mais c'est pour y retrouver les qualités de l'absence et du vide qui fondent une parole poétique faite de renoncement, d'effacement - effacement du signe graphique mais aussi du scripteur - une parole tissée d'ombre et de néant.
Pareille tendresse, pareille tension ne sont nullement particulières aux auteurs de Suisse romande. Comme le démontre Jacqueline De Clerq à partir des exemples qu'offrent Marguerite Yourcenar (1903-1987), Henri Michaux (1899-1984) et Jacques Brel (1929-1978), les poètes belges aiment eux aussi à sonder la nuit féconde de leurs yeux de nyctalopes. Faut-il y voir une prédisposition d'origine climatique ? Une chose est sûre : tous ont, de façon ou d'autre, appris à scruter les ténèbres ou la simple grisaille pour y observer les projections d'un «lointain intérieur», ou pour dénoncer des obscurités de comportement, des obscurantismes de toute espèce.
Ces facultés de nyctalope trouvent-elles quelque correspondance dans le domaine de la rhétorique ? Si Jacqueline De Clercq doute du caractère opératoire des critères génériques, Ruggero Campagnoli, lui, les affirme avec conviction et transpose le débat sur le terrain de la forme. Pour le poète belge Alain Bosquet (1919-1998), la rime traditionnelle et la clarté sont intimement liées. Seul un attachement, dicté par le conformisme, aux valeurs de l'ombre et du modernisme conduit à renoncer aux contraintes qui ont nourri la poésie jusqu'à l'époque significativement associée aux Lumières. La modernité n'apporte donc guère qu'une libération illusoire à quiconque a pu, comme Alain Bosquet, expérimenter les vertus stimulantes de la règle, mais demeurer obscurément attaché aux lois floues du poétique au lieu de répondre aux exigences salutaires de la poésie.
Faut-il cependant, pour célébrer la forme lumineuse, renoncer aux demi-teintes, à la douceur chaude de l'ombre ? Telle est la question que laissent finalement en suspens les extraits de la correspondance qu'échangèrent Gustave Roud et Georges Nicole, extraits que présente Stéphane Petermann et qui évoquent tout à la fois les «longues ombres vivantes» et un monde «tout baigné de soleil extrême».
Copyright : Studio 108 2004-2009 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli