Auteur : Jean-Yves Masson
Date de saisie : 17/07/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude
Prix : 10.00 € / 65.60 F
ISBN : 978-2-86432-506-2
GENCOD : 9782864325062
Qu'ils y reviennent ou le quittent sans espoir de retour, qu'ils en poursuivent le souvenir ou cherchent à lui échapper, qu'ils y vivent seuls ou dans le huis clos infernal d'une famille, les personnages de ce livre affrontent le secret de leur existence à travers un lieu auquel ils sont liés - maison, jardin, contrée ou île.
Tous font l'expérience cruciale du rêve qui bouleverse leur destinée et les arrache à eux-mêmes pour les projeter dans l'énigme du monde.
Pour le meilleur et pour le pire, les uns lucides, les autres non, de bonne ou de mauvaise foi, héroïques ou lâches, ils ont choisi d'habiter la maison de l'écriture pour arracher au silence un peu de l'inconnu qui est en eux.
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Une description
Je m'enveloppe et me tapis en cet orage.
Montaigne
C'est dans une chambre, peu après midi. Un homme est assis à une table et il écrit. La lumière qui entre par les fenêtres est belle et discrète, elle se prend dans les plis des rideaux et patiente dans l'espace avant de se déposer sur les choses. Il y a, depuis les premières heures de la matinée, un marché au dehors, sur la place, avec des gens qui courent, du bruit, des animaux qu'on est venu vendre et dont les cris effrayés se mélangent au tumulte, toute une foule qui s'agite, qui se bouscule et se démène dans le désordre, dans une agitation fiévreuse qu'exaspère encore le grand soleil de la mi-journée, et tout cela va bientôt finir. L'homme lève les yeux et sourit en contemplant, par-delà les fenêtres, ce spectacle qu'il connaît bien, le même chaque semaine depuis si longtemps, depuis l'enfance. Déjà, dans cette même chambre, il venait appeler son père pour le déjeuner, et, se haussant sur la pointe des pieds, en profitait pour épier la vue qu'on a de la place depuis ces fenêtres où il lui était autrement interdit de venir, aux heures ordinaires du jour. Il reprend la lettre qu'il est en train d'écrire, une lettre à son fils qui est loin, dans une autre ville plus grande, et qui, il n'y a pas si longtemps, venait lui aussi, sur la pointe des pieds, l'avertir que le déjeuner était prêt et qu'il fallait descendre. Il relève une nouvelle fois la tête, contemple la place un instant, sourit encore de ce spectacle, de cette journée qui est belle et déjà chaude, et continue sa phrase en songeant que personne ne viendra le déranger, qu'il a encore le temps de finir cette lettre quoiqu'il soit déjà plus de midi, qu'il pourra bien descendre ensuite pour déjeuner. C'est aujourd'hui jour de marché, comme chaque vendredi. Au début de l'année, le maire a parlé de changer ce jour, devenu, paraît-il, malcommode - ou peut-être était-ce le seul plaisir de changer, le pur caprice du nouveau maire - mais, tu vois, dans cette ville où il n'arrive jamais rien, on ne peut même pas changer le jour du marché, et c'est sans doute très bien ainsi... Mais les couleurs, le bruit, la lumière, que dire de tout cela à celui qui ne les a peut-être même jamais remarqués, qui n'avait pas, enfant, sa curiosité pour un tel spectacle, ni même pour la vue qu'on a de cette place les autres jours, chaque fois qu'on vient dans cette pièce, à plus forte raison si l'on sort sur le balcon par la porte vitrée, à gauche, d'où l'on domine la grande maison blanche, le jardin, le mur d'enceinte, la rue et, au-delà de la rue, les arbres de la place et les maisons blanches un peu en retrait avec, plus loin encore, par-dessus les toits, la masse rouge de l'église et ses clochers aux curieux bulbes d'ardoise grise. Il en est là, à l'évocation de ces instants, de cette vision qui l'unit malgré tout au correspondant lointain, et peut-être celui-ci sourira-t-il aussi en découvrant ce passage de la lettre, pour peu qu'il pense à cette place, à cette chambre qu'il connaît, à l'évocation de ces heures d'une fin de matinée en province, aux bruits du marché depuis les premières lueurs de l'aube, par-delà les fenêtres. Comme chaque vendredi. L'homme qui écrit s'attarde dans cette hésitation, le crayon en suspens au-dessus de la page, avec en lui cette soudaine envie qui monte, absurdement, l'envie de décrire ce spectacle que l'autre connaît pourtant très bien, l'envie si simple et si inattendue de dire ce qu'il a sous les yeux, lui qui ne sait pas écrire, intimidé par la pensée qu'il faudrait peut-être «faire des phrases», comme on dit si bien, lui qui n'est pas écrivain, surtout pas. Il avait pourtant quelque chose à dire ? Une chose importante, quelque chose qui était même la raison d'être de cette lettre, son contenu principal - qu'il s'apprêtait à formuler en termes aussi exacts et aussi prudents que possible, car ce n'était pas une chose simple à dire. Pourquoi, alors, cette hésitation, ce désir soudain, cette envie de s'abandonner à la joie de simplement voir briller les fenêtres des maisons de l'autre côté du marché, de décrire les arbres ou la forme invraisemblable des petits nuages au-dessus des clochers de la ville, eux-mêmes si pareils à de grandes bougies qui brûleraient silencieusement d'une flamme grise ?
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