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Quarante jours

Couverture du livre Quarante jours

Auteur : Thomas Jonigk

Traducteur : Bernard Banoun

Date de saisie : 31/10/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude

Collection : Der Doppelgänger

Prix : 15.00 € / 98.39 F

ISBN : 978-2-86432-510-9

GENCOD : 9782864325109

en vente sur logo Alapage.com


  • La présentation de l'éditeur

«Vous vivez, hurle une voix qui sort de Jan, vous vivez mais moi la terre ne me soutient plus, quelque chose m'entraîne vers le bas, dans un abîme, pour que je n'existe plus, pour que je sois aussi mort que la tête enveloppée dans du plastique de l'homme allongé sur la moquette rouge bifteck de mon appartement, comme s'il était moi...»

Parvenu «au milieu du chemin de sa vie», Jan Jonas a trente-cinq ans et, autour de lui, la fin du monde semble s'annoncer : c'est de nouveau la guerre sur une ville allemande d'aujourd'hui. Un déluge va noyer la terre pendant quarante jours. Qui recréera la vie à neuf ?
Sur un canevas de références bibliques subtilement brouillées et subverties, Thomas Jonigk a bâti ce roman violent et drôle, parodie de roman policier, de film érotique, de roman picaresque ou de conte de fées. Faisant de son héros tour à tour un nouveau Noé, un nouveau Cham (le fils indigne qui se moque de la nudité de son père), un nouveau Jonas, le romancier l'amène peu à peu à échapper aux stéréotypes et aux automatismes dans lesquels il s'enlisait. Pour finir, Jan montera dans l'Arche en compagnie de Face-de-Grenouille, la jeune fille laide qu'il s'est mis à aimer et qui lui montre enfin le visage de l'humanité qu'il avait toujours ignorée.

Thomas Jonigk, né en 1966, s'est fait connaître en Allemagne comme dramaturge avant de susciter débats et controverses avec son premier roman, Jupiter, traduit chez Verdier en 2004.





  • La revue de presse Marine Landrot - Télérama du 31 octobre 2007

Entre Thomas Bernhardt pour le désespoir sarcastique et Fassbinder pour le sens de la criminalité intérieure, l'Allemand Thomas Jonigk décape sans ménagement. Sous une parodie de polar, il cache un roman métaphysique d'une belle maîtrise sur le dégoût de soi, que seul l'amour est capable de dissiper.



  • Les premières lignes

Un à sept

Jan entre doucement, oui, c'est bien lui, père, sous un gros édredon blanc, il est toujours là, il n'a pas bougé tandis que Jan téléphonait dans l'entrée couleur marron de l'appartement, bien sûr que non, se dit Jan, où ai-je la tête.
Le père a l'air d'une peinture, dans son corps anguleux en coquille de noix, oeuvre d'un artiste malheureux ayant omis toute couleur ensoleillée qui pourrait agresser les yeux de l'observateur, ceux de Jan, qui demeurent posés sur son père, tableau d'un maître ancien ou d'un disciple copiant son maître. Le père n'est pas troublé par les survols tonitruants des avions de chasse dans le ciel, Jan non plus, il est indifférent, occupé par autre chose, il ne supporte pas cette odeur qui flotte dans la pièce, cette puanteur, le chou farci, comme chez les vieilles, quand il s'incruste dans les voilages et les meubles capitonnés, naturellement, du chou farci, pense Jan, comme d'habitude, tout est resté pareil.
Jan n'y voit pas bien clair mais il n'a pas besoin de lumière, il la connaît par coeur cette chambre où son père malade a passé des années couché sur le lit jumeau de gauche, là, face à lui, sous un gros édredon, l'autre lit, à droite, on n'y met plus de draps, le matelas nu s'étale sans gêne sous les regards détournés de Jan, dans cette pièce tout est dans des tons de brun, les placards, le lit, le papier, le tapis, le bassin posé par terre et recouvert. Sur le chevet paternel, un napperon couleur sable, une lampe avec abat-jour en ruche, Jan l'allume instinctivement, une lumière laiteuse tombe sur une moitié du visage du père, ça ne le dérange pas, il ne bouge pas, bien sûr que non, Jan se demande à quoi d'autre il s'attendait. La lampe permet à son père de lire des revues que son fils qualifie de saloperies, dont il a honte devant Karl qui sera là au plus tard dans un quart d'heure, debout sur le seuil, et, comme une lourde averse annoncée, son regard tombera sur les revues, naturellement, elles sont posées là, comme toujours, sur la table de chevet. Jan reconnaît des célébrités de la télé qui affirment qu'il n'y a pas mieux que leur vie en étalage, des jeunes femmes pleines d'allant avec des seins devant leurs corps et des poutres devant les yeux, des faits nus, médio­crement, qui laissent Jan de glace, allusions qui ne vont pas assez loin, réalité ordinaire qui disparaît en un tournemain au fond d'un tiroir bourré de médicaments.
Jan attend l'arrivée de Karl qui est en retard, il ne sait pas quoi faire d'ici là, donner à manger à son père, lui faire la lecture, lui couper les ongles, tout ça ce n'est plus la peine, il n'y a que dix minutes à passer, quinze tout au plus. Jan a souvent été l'infirmier de son père, mais aujourd'hui non, aujourd'hui il n'oindra pas la muqueuse de son nez jaunâtre pour ramollir les croûtes collées, et les paupières paternelles ont beau être bordées d'une chassie purulente, il ne lui lavera pas à l'eau chaude ses yeux écartés de volaille, il ne lui enduira pas ses paupières de vaseline avec des mouvements circulaires. Un petit animal affamé gît devant lui sous une mer de plumes d'oie, son père, un petit animal, mais lequel, Jan n'en sait rien. Les antilopes de la steppe africaine sont plus vives, les éléphants des Indes ont une allure majestueuse, quant aux singes ils sont uniques en leur genre, son père n'est pas non plus un animal domestique qu'on sort et qu'on caresse comme une partie de son propre corps, il gît là, croisement de quelque chose qui, un jour, fut, et de quelque chose qui ne peut être, souvenir de quelque chose qui était autrefois insuffisant et qui est maintenant trop faible pour être à la hauteur de sa propre exigence.


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