Auteur : Pierre Silvain
Date de saisie : 28/02/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude
Prix : 11.00 € / 72.16 F
ISBN : 978-2-86432-509-3
GENCOD : 9782864325093
Sorti le : 06/09/2007
Nul ne sait d'où vient cet homme qui marche - Julien Letrouvé, colporteur, fut un enfant abandonné - nul ne sait non plus où il va, sinon, peut-être, rejoindre, au bout de son errance, une femme qui l'attend dans son imagination égarée : celle qui lit les livres.
Car la première des deux rencontres éblouissantes et décisives qui nous sont contées dans le récit, est celle d'une paysanne dont la voix et la présence, dans la chaleur souterraine de l'écreigne, enchanta les veillées de son enfance tandis qu'elle faisait la lecture, à une petite assemblée de femmes occupées à filer, des petits livres de colportage de la Bibliothèque bleue.
La seconde aura lieu près du champ de bataille de Valmy - dans les premières années de la République, menacée sur ses frontières, et déjà saisie par le sombre pressentiment de la Terreur -, cette fois avec un jeune homme, déserteur de l'armée prussienne. Elle fera basculer son destin.
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Il marche. On ignore où il va, d'où il vient, on ne sait pas qui il est. On le croise souvent, il arpente sans répit les paysages de la littérature. Parfois, ce personnage errant est une femme, comme au début de Redemption Falls, le roman de Joseph O'Connor. Dans le roman de Pierre Silvain, il s'appelle Julien Letrouvé. Il vit sur la route, il vend les livres de colportage de la Bibliothèque bleue, rangés dans une lourde boîte qu'il transporte grâce à une lanière de cuir. La bibliothèque du pauvre se noue autour du cou. Julien Letrouvé connaît des textes par coeur. Moins des histoires que des livres. «On l'avait découvert nouveau-né à la corne d'un champ de seigle, recueilli au hameau, pourvu d'un nom, baptisé.» Il a grandi «dans la compagnie des femmes», peut-être, imagine-t-on, comme l'auteur, Pierre Silvain, né au Maroc. Il tient son amour des mots de «la liseuse». Bien au chaud au fond de «l'écreigne» creusée dans la terre, l'enfant a appris «le mystérieux pouvoir des lectures» avec la grosse dame assise qui lisait à voix haute pendant que ses compagnes filaient. Puis il s'en est allé semer au vent la bonne parole.
C'était une maison à façade de bois haute de trois étages dont le dernier sous l'avancée du toit gardait, mangé de rouille, le dispositif d'une poulie au moyen de laquelle étaient hissées les fournitures de la manufacture de coton que la bâtisse avait abritée autrefois. De là-haut la vue portait à l'est jusqu'à la forêt du Der où les étangs luisaient de l'éclat assourdi d'un vieil étain entre les fûts des sapins et des hêtres. Ainsi tout au moins étaient-ils apparus à Julien Letrouvé le jour qu'un prote âgé mais vif l'avait conduit à la réserve de papier dans les combles. Il demeura saisi par l'immensité du pays qu'il avait pourtant accoutumé de parcourir à pied. Le prote s'était amusé de son ébahissement ingénu. Quoiqu'un peu de brume, avait-il dit, empêchât de bien distinguer par-delà les forêts, à travers la plaine, la grande voie ouverte aux invasions. De son bras tendu il désignait à des lieues la Meuse. À ce moment les cloches de Saint-Pantaléon avaient couvert ses paroles de leur martèlement. Elles n'eussent pas retenti plus fort pour sonner le tocsin.
Il y eut même un roulement de tonnerre tandis que Julien Letrouvé poussait la porte pleine du rez-de-chaussée et entrait dans la librairie, cet après-midi du 16 août 1792. La salle ne recevait du dehors qu'un jour raréfié par ses deux baies à croisillons. Julien Letrouvé se défit de sa boîte que maintenait en position horizontale une lanière de cuir passée autour de son cou. Au bruit qu'elle fit en touchant le pavement, le commis occupé à des écritures d'abord sursauta, puis se retournant parut visiblement rassuré en reconnaissant le visiteur. S'attendait-il à voir surgir un sergent recruteur dépêché pour l'enrégimenter sur-le-champ ? Un sans-culotte pris de boisson, un rouge avec sa pique comme les montraient les gravures en couleur imprimées à Paris, mais là, bien réels, soudain, sous ses yeux, et pour combien de temps encore immobiles avant que de - mais il n'osa pas achever sa pensée. Il rit un peu bruyamment, après quoi il s'ébroua au-dessus de son écritoire à la façon d'un maigre oiseau poussiéreux.
C'était, ce n'était que le colporteur.
Ils ne se parlèrent presque pas, sinon au bout d'un grand moment, avec une sorte de méfiance, ou un ennui d'avoir à faire cet effort, justement, de parler, afin de dissiper un soupçon qui n'avait pas lieu d'être, qui n'aurait pas dû percer tout au moins. Mais la plupart des citoyens, dans cette ville-ci comme dans celles de quelque importance, dans les campagnes, de la Champagne à l'Ardenne, n'étaient-ils pas dans ce cas, à présent, de demeurer sur leurs gardes en toute circonstance ? Enfin, l'un dit que chacun pouvait se préparer aux plus violents désordres à cause de la Révolution et craindre qu'ils ne fissent qu'empirer au-delà de l'imaginable, et l'autre, celui qui se tenait toujours près de l'entrée, qu'il venait chercher son lot de livres.
Sur ces entrefaites apparut M. Garnier, Jean-Antoine, le deuxième du nom, depuis que son père avait racheté à la faveur de démêlés judiciaires, en l'année 1769, l'entreprise de sa rivale, la veuve Oudot. Sa prospérité en faisait maintenant la première de la cité. Les échevins regardaient comme souhaitable la poursuite des activités de la maison Oudot, la raison alléguée par eux étant qu'une seule imprimerie ne suffirait pas à satisfaire la demande des ouvrages, vu son succès immense, de la Bibliothèque bleue.
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