Auteur : Allain Glykos
Date de saisie : 09/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Escampette, Chauvigny, Vienne
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 978-2-914387-90-3
GENCOD : 9782914387903
Sorti le : 15/06/2007
Jamais, texte m'aura à ce point tenu et jamais texte m'aura autant échappé. A l'instar du personnage, Antoine, qui s'échappe du monde. Pour moi, Aller au diable est une expérience littéraire. S'y croisent des choses de nature différente. D'abord, l'image énigmatique d'un grand-père maternel qui, aux dires laconiques de ceux qui l'ont connu, était proche d'Antoine. Ensuite, la vie d'un homme qui, au début du siècle dernier, alors que tout semblait faire triompher la science et le progrès, refuse aussi bien la foi que le savoir. Puis la phrase d'Héraclite «on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau d'un fleuve.» Enfin, la remarque de Umberto Ecco : «On ne peut pas oublier volontairement.». De tout cela et bien d'autres choses encore, est née cette histoire. Celle d'un homme en fuite qui veut tout oublier et qui de lui ne veut laisser aucune trace... et derrière lui, une femme le suit.
Allain Glykos
Antoine décide un jour de ne plus participer à la vie des hommes. Il rompt toutes les amarres. Il fut un jeune garçon intelligent, il veut désapprendre, revenir à une vérité animale. Il part, il marche, il avance avec entêtement. Son destin est prévisible et sa fin ne pourra être que violente. Ses motivations restent mystérieuses. La femme qui accepte un jour de le suivre ne le comprendra pas. Antoine est brutal, mutique, inacceptable. Il ne veut pas qu'on s'attarde sur lui, il avance. Pour «aller au diable»...
En vérité, Antoine s'appelait François ou Gustave peut-être.
Combien d'heures de l'enfance aura-t-il passées devant la porte du café de son père, assis sur les marches, blotti contre la devanture de bois que l'on repliait le matin, que l'on dépliait chaque soir et sur laquelle était clouée une affiche de réclame pour le Byrrh. Une femme aux cheveux rouges, en robe verte, dégustant un verre de cette boisson hygiénique et tonique, sous le regard d'hommes en appétit. Chaque matin, elle réapparaissait quand s'ouvrait le volet du Petit Paris. En face, s'arrêtaient les voitures de la poste. Antoine attendait la femme aux cheveux rouges. Il ruminait, avec le sentiment de ne risquer rien de pire qu'un coup de savate, un jet de crachat mal dirigé, un peu de cendre tombée d'un mégot. Les savates étaient ses compagnes. Il leur parlait à l'insu des jambes et des troncs. De sa bouche pourtant ne sortait aucun son.
À hauteur de ses yeux, défilaient sabots et bottes, quelques chaussons parfois. Au-dessus, flottant comme des bannières, les jambières grises des hommes qui entraient et sortaient. Des heures longues comme des jours sans pain. Tantôt à moitié endormi, tantôt éveillé jusqu'à l'extrême lucidité, il observait le mystère des jambes et des pieds qui passaient, revenaient toujours.
La vie, d'emblée, voyage immobile, seulement bouleversée par les saccades des enjambées à la sortie.
Lorsqu'il sut écrire, lire et compter, il donna des noms à ces jambes. Les Baguettes du boulanger rassises comme son pain, les Gambettes qui s'agitaient sous l'accordéon les soirs de bal. Plus rarement, passait une chaussure vernie ou cirée, finement lacée, rehaussée d'un tissu de bonne qualité. Le dimanche, le notaire s'accordait une suze cassis avec de l'eau de Seltz. Il entrait d'un pas décidé. Antoine le devinait à l'empeigne de cuir noir sur ses chaussures de toile grège. Il les tenait d'un cousin parti faire fortune en Argentine.
Le dimanche, après les enterrements, on venait parler du mort et de succession. Un cognac jeune perlait sur le rebord des verres. Antoine possédait dans la tête toute une collection de pantalons classés et répertoriés. Il se plaisait à imaginer sous le tissu, le galbe du mollet, la forme du genou un peu défait par les charges quotidiennes. Il n'avait aucune peine à deviner la rondeur de la cuisse, la saillie d'une malléole.
Il avait coutume aussi d'identifier les jambes à l'ampleur de leurs pas. Celle-ci ira encore plus loin que celle-là. Certains jours, il marquait d'un coup de craie l'endroit exact où la pointe de la chaussure venait de se poser. Chacune participait à son insu aux concours de longueur de pas organisés par Antoine. Lui seul établissait les règles modifiables en fonction des circonstances et proclamait les résultats dans le plus grand silence. Une foule applaudissait ou bien sifflait la distribution des trophées.
À l'intérieur, la voix d'Etienne.
Antoine écoutait d'une oreille distraite les discours de son père. Les clients répondaient, phrases rauques, entrecoupées de toux profondes. Antoine ne comprenait pas, il restait dehors.
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