Auteur : Laurent Graff
Date de saisie : 26/09/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Dilettante, Paris, France
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-84263-141-3
GENCOD : 9782842631413
Sorti le : 26/09/2007
Cela sonne comme un arrêt : la dernière photo. Comme il y a le dernier verre, le dernier jeton ou l'ultime message. Graff invente la forme neuve de la roulette russe : l'objectif à l'oeil, comme le canon tout contre la tempe. On presse : y a-t-il une vie, passé le couperet de l'ultime clic ? Jeu, set et match ? Neigel, le héros, se cogne à tous les angles d'un deuil amer, celui de M. Un jour à Rome, Méphisto, entendez un sieur Giancarlo Romani (un homme que l'humain intéresse, ex-prêtre) lui offre un voyage et un appareil photographique. Règle du jeu : clore la bobine en prenant «la dernière photo". Il n'est pas seul à jouer : d'autres sont là, comme lui, avec leur dernière case à cocher : un Japonais, maître-pêcheur de carpe, un ex-mannequin et Eros (de Bilbao). Alors, que prendre dans les rets du viseur ? Une photo qui tout résumera, apocalypse intime, une photo pour rien, une photo de rien, un souvenir à loger au coin d'un miroir, un fragment d'idéal. Geste dérisoire, simple pression, mais choix décisif. Chacun choisira de prendre ou de ne pas prendre LA photo. Neigel, lui, en fera un rendez-vous fantomatique, une hallucination douce, en reviendra plus léger. Tout cela semble bien innocent. Vraiment ?
Laurent Graff a trente-huit ans. Il cultive la discrétion et l'effacement au profit d'une vision générique et zoologique de l'homme, souvent cruelle, que l'on retrouve dans ses livres. Il compte vivre vieux le plus longtemps possible, il est en bonne santé.
J'ai cessé de prendre des photos il y a vingt ans, après la mort de M. J'avais à l'époque un Mamiya 35 mm de bonne tenue ; je faisais uniquement de la couleur. Je remplissais des albums entiers. Partout où nous allions -dès que son état de santé le permettait, nous partions en escapade -, j'emportais mon appareil. Je fixais sa présence et en tirais une image, comme pour arrêter ou ralentir le temps, l'empêcher, comme des bâtons dans les roues. Chaque photo était une carte abattue dans la bataille que nous livrions. M. est morte un jeudi, le 7 septembre. J'ai rangé mon appareil et je ne l'ai plus ressorti.
La photographie, aujourd'hui, a perdu beaucoup de son âme avec l'avènement des appareils numériques. Les photos n'ont plus ce caractère crucial et définitif qu'elles avaient du temps de la photographie argentique. Bonne ou mauvaise, une photo était irrévocable et était décomptée de la pellicule. Le développement du film révélait de manière implacable, dans l'ordre chronologique, images réussies et images ratées; impossible d'échapper à la sentence et aux statistiques. Même s'il était toujours permis de multiplier les photos et de renouveler la pellicule, chaque prise de vue avait une valeur unique, et représentait un petit miracle. La dernière photo avait un statut distinct, une saveur particulière. Bien souvent, elle était bâclée, expédiée, pour en finir au plus vite; mais parfois, elle était, au contraire, retardée, soignée, calculée, pour finir en beauté. Alors, on rembobinait.
À la mort de M., il restait quelques photos dans l'appareil. Je les ai prises en fourrant le boîtier sous un oreiller, comme on vide une bouteille dans un évier, pressant le déclencheur en aveugle.
Vingt ans se sont écoulés : l'équivalent d'une enfance et d'une adolescence. Je ne possède aucune image de ces deux décennies. Pourtant, j'ai bien vécu. J'ai fait de ma peine un domaine privé, un territoire intime. J'ai érigé des défenses, délimité un carré protégé, fondé une cité interdite à l'abri de murailles infranchissables, dressé un temple. J'ai perpétué ma peine en ces murs. J'ai eu des maîtresses, nombreuses, que je voyais de loin en loin; j'en ai aimé certaines, de manière périphérique, sans jamais toucher au coeur. Je me suis maintenu à distance, repoussant les incursions, pas toujours tendrement. Je suis resté seul.
J'ai voulu tuer le désir. J'ai pratiqué le sexe avec frénésie. J'ai cherché à connaître toutes les femmes : petites, grandes, grosses, maigres, jeunes, vieilles, blondes, brunes, blanches, noires. Aucune ne devait manquer à l'appel, il me les fallait toutes, au moins une de chaque, un échantillon, un spécimen. Heureusement, l'exhaustivité de ma quête avait ses limites et n'entrait pas dans des détails ou des combinaisons plutôt du film que nous venons de voir, de cuisine, d'un prochain week-end, pourquoi pas Rome, ou Budapest, ou Athènes ? Il arrive aussi que nous ne parlions pas du tout, sans aucune gêne; nous regardons les gens autour de nous en mangeant; par moments, nous nous sourions légèrement; je sers le vin. Nous payons chacun notre tour. Clara préfère que je conduise.
Elle n'est pas très jolie; non, elle n'est pas belle même, on peut dire; mais elle n'est pas désagréable à regarder; disons qu'elle a du charme. Elle s'habille de manière cohérente, des tissus toujours légers, fluides, qui s'accordent élégamment avec sa silhouette. Au final, elle dégage une certaine grâce.
Une chose m'épate vraiment chez elle : sa mémoire des chiffres. Je n'ai jamais vu ça ! C'est prodigieux ! Elle vous ressort des numéros de téléphone du bout du monde, des prix, des codes, des dates, des trucs que tout le monde a oubliés, que personne n'a même un instant consignés, c'est stupéfiant !
Copyright : Studio 108 2004-2008 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli