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Un historien engagé : mémoires

Couverture du livre Un historien engagé : mémoires

Auteur : Charles Morazé

Préface : Marc Ferro

Date de saisie : 13/06/2007

Genre : Biographies, mémoires, correspondances...

Editeur : Fayard, Paris, France

Prix : 26.00 € / 170.55 F

ISBN : 978-2-213-63257-5

GENCOD : 9782213632575

Sorti le : 01/06/2007

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  • La présentation de l'éditeur

Il est plusieurs façons de servir l'histoire. La première consiste à pousser des recherches sur des domaines jusque-là mal éclaircis, à résoudre des questions imparfaitement posées, ou même à inventer de nouveaux thèmes d'étude. En travaillant par exemple sur La France bourgeoise (1946) - un véritable classique -, ou en se mettant en quête des Origines sacrées des sciences modernes (1986) - un ouvrage puissant et d'une étonnante fécondité -, Charles Morazé (1913-2003) a laissé une oeuvre dont chaque jour qui passe montre la valeur et que les nouvelles générations d'historiens doivent découvrir.
Mais Charles Morazé fut bien plus que cela. Aussi doué pour les sciences - notamment les mathématiques et la physique - que pour l'histoire, une discipline relevant normalement des «humanités», il fut aussi un homme d'action : très proche des historiens des Annales (Febvre, Braudel...), fondateur - avec d'autres - de l'École des hautes études en sciences sociales, professeur à l'École polytechnique et à Sciences-po, il occupa aussi, à cette époque de grands commencements que fut l'après-guerre, de hautes fonctions à l'Unesco. Membre ensuite des cabinets de Christian Fouchet et de Pierre Mendès France sous la IVe République, sous la Ve de celui du général de Gaulle (avec qui il garda toujours de confiantes relations), il fut bien un honnête homme à tous les sens de ce terme. Intellectuel de haute volée, connu à ce titre dans le monde entier (une chaire de l'université de Brasilia porte son nom), il s'engagea constamment et avec passion en faveur de sa discipline et de son pays.
Retrouvés récemment par son épouse, ces passionnants Mémoires éclairent d'un incomparable éclat la renaissance des sciences sociales et de l'histoire en France depuis 1945, et la genèse de nombreuses institutions savantes d'aujourd'hui.

Préface de Marc Ferro





  • Les premières lignes

L'ENFANT ET LA CRUELLE DÉESSE

«Maman, ne sois pas triste, Papa va revenir !» Je fais semblant d'en être sûr pour obtenir une caresse. Mes bras trop courts serrent ma mère dont je crains qu'elle m'oublie quand le facteur n'a pas apporté la lettre attendue. Parfois c'est une autre lettre qu'il remet en hochant la tête ; ma mère pleure. Mes premières années sont celles de la guerre, la grande. À Tours, ma ville, les grandes personnes sont des vieux, des grands-pères, rares au milieu des femmes qui se signent au passage d'autres femmes dont le crêpe noir porte le deuil d'un héros.
Pour mes trois ou quatre ans, l'an prochain est un avenir trop lointain pour empêcher que dure indéfiniment le présent. Il y aura toujours des femmes seules et des hommes absents, partis pour les défendre. Toujours aussi des réfugiés que ma mère réconforte quand ils ont tout quitté pour s'abriter, en Touraine, d'atrocités commises par un éternel occupant. Là-bas, les Boches affament, fusillent et pillent ; ils donnent aux enfants de jolis crayons dont la mine explose quand elle touche le papier d'un cahier. Ces barbares détruisent les églises du Bon Dieu que je prie tous les jours : dans le salon de la couturière qui me taille mes premières culottes, une gravure capte mon attention : la cathédrale de Reims en flammes.
Ma soeur m'écarte doucement des jupes de ma mère, m'apprend à dessiner, me fait réciter les noms de nombres, ce qui m'amuse, et les lettres de l'alphabet, ce qui n'a d'autre utilité que de faire plaisir à ma gentille aînée. Lire et écrire, à quoi bon ? Surtout quand m'y forcent les religieuses sécularisées de l'institution accueillant les petits frères des jeunes filles de bonne famille.
Un jour, la cloche du rémouleur, pour une fois sans sa charrette, accompagne l'annonce à forte voix : «L'armistice est signé !» Le soir, les deux protectrices chères à mon coeur m'emmènent par la main sur la place de l'hôtel de ville illuminé par les rampes à gaz. On chante la Madelon après la Marseillaise, on scande : «On les a eus.» Dans cette foule en liesse, ma solitude aggrave ma peine : nous seront-ils rendus les visages qu'encadrent des rubans noirs noués en l'honneur des morts ?
Mon père revient, mais pour de trop courtes embrassades. Il nous quitte aussitôt pour Bordeaux et son conseil de guerre, brève étape sur le chemin de la Syrie pour laquelle, à notre grande joie, il s'est porté volontaire. Damas est la cité mystérieuse que saint Paul quitta pour rencontrer Dieu sur son chemin vers la Terre sainte. Mais dès que nous l'avons rejoint en Gironde tombe une affligeante nouvelle. À peine ai-je commencé de m'habituer à l'école communale, à ses garçons rieurs, moqueurs ou protecteurs qu'il faut encore tout quitter. Mon père a été muté d'urgence à l'armée du Rhin, dans cette dangereuse Allemagne où il nous attendra dès qu'il aura organisé ses fonctions et préparé notre cantonnement.
Il a été affecté à ce poste réputé dangereux parce que, au mépris des accords, l'armée a étendu sa zone d'occupation vers le nord, y a envoyé une division menacée à la fois par le mécontentement allemand et la réticence des Alliés n'adoptant qu'à contrecoeur une politique dont ils redoutent l'aventurisme à la française.
Dans le compartiment de luxe (impérial) qui nous a été réservé, ma mère somnole et ma soeur dort. Seul je demeure éveillé, dans mon coin de velours à franges, pour guetter le passage de la frontière séparant mon pays de la Barbarie. Un premier coup d'oeil me convainc que nos ennemis sont des gens comme nous. Dans des maisons semblables doivent bien vivre des êtres semblables. Pourquoi nous ont-ils fait du mal ? Pendant le reste du voyage, j'égrène mon chapelet pour que Dieu - ce Dieu dont je n'ai eu que des crucifix pour image - épargne à ses enfants les douleurs qu'il fit siennes afin d'ouvrir à ses fidèles les voies de l'amour fraternel et les portes du paradis.


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