Préface : Philippe Delerm
Date de saisie : 11/06/2007
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Alexandrines, Paris, France
Collection : Sur les pas des écrivains, n° 21
Prix : 23.50 € / 154.15 F
ISBN : 978-2-912319-37-1
GENCOD : 9782912319371
Sorti le : 15/03/2007
Pour avoir arpenté les villes et les campagnes de la Seine-Maritime, débusqué les venelles de Rouen, éprouvé comme un bonheur à l'avance nostalgique le gonflement de la Seine à l'approche de l'estuaire, aimé les pluies et les brouillards, et d'autant mieux les cerisiers de Jumièges, je sais combien ces lieux ont une identité. Les écrivains ne les ont pas décrits avec un talent laborieux de peintres du dimanche. Ils les ont irrigués secrètement de leur vision du monde, partout présents, partout cachés. La littérature aussi, c'est ce qui reste quand on a tout oublié.
Philippe DELERM
La Seine-Maritime est la terre natale de Corneille, de Flaubert et de Maupassant, le lieu d'origine de la famille de Dumas et de Gide. Maurice Leblanc, Gaston Leroux, Raymond Queneau y ont séjourné une grande partie de leur vie, et dans leur lycée de Rouen ou du Havre, Alain, Sartre et Beauvoir ont fait leurs armes d'apprentis philosophes.
La vie quotidienne de ces grands auteurs nous est savoureusement contée par des écrivains, des poètes ou des historiens.
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Nulle part et partout
La Seine-Maritime littéraire est dix-neuvième. Flaubert et Maupassant, bien sûr, et aussi l'ombre passante de Victor Hugo, qui se profile à tout bout de champ, à tout bout de grève, entre l'amour et le chagrin. Mais Flaubert et Maupassant. Les deux vrais autochtones habitent puissamment l'espace. Ils écrivaient en Seine-Inférieure, vocable dont les connotations ont dû chatouiller quelques susceptibilités notables, qui ont demandé l'abandon de ce nom. Au risque de froisser le politiquement correct, je dirai que l'adjectif «inférieure» caractérisait bien mieux l'univers de Flaubert et de Maupassant que celui de «maritime». C'est vrai d'ailleurs de l'ensemble de la très riche production littéraire conçue dans ce département. La Seine-Maritime littéraire est très peu maritime. Quand on regarde une carte, quand on envisage l'ampleur de la Côte d'Albâtre, quand on se promène en haut de ces falaises, qu'on découvre les confins de ces valleuses, on peut être surpris qu'un souffle roboratif n'anime pas davantage les pages écrites dans ce territoire, souvenir des Vikings ou rêves d'Amérique.
Mais c'est ainsi, et c'est tant mieux. La littérature fuit d'abord le cliché. Dans le cas de Flaubert et de Maupassant, c'est évident : ils écrivent en littérature supérieure et en humanité inférieure. Quand Flaubert décrit l'abondance des noces de Charles Bovary et d'Emma, c'est avec une espèce de lassitude où perce l'ironie. Quand il nous délivre un plan très large sur la ville de Rouen, c'est à travers le regard de midinette d'Emma, au bord de sa coupable extase hebdomadaire, lorsqu'elle vient y retrouver son amant Léon. Le tableau est conçu comme un paysage intérieur : «Quelque chose de vertigineux se dégageait pour elle de ces existences amassées, et son coeur s'en gonflait abondamment comme si les cent vingt mille âmes qui palpitaient là lui eussent envoyé toutes à la fois la vapeur des passions qu'elle leur supposait.»
Si l'art de Maupassant semble beaucoup plus externe, si les noms de villes et de villages du pays de Caux y apparaissent souvent, les atmosphères du paysage n'en constituent pourtant pas l'essence. Bien sûr, on y trouve davantage le style direct que chez Flaubert, et les phrases patoisantes des personnages créent la couleur locale - bien davantage que les descriptions. Mais l'important est ailleurs, dans l'âpreté des relations humaines, la dramaturgie des destins. Pour ancrés qu'ils soient dans la terre cauchoise, les récits de Maupassant ne sont pas - heureusement pour eux - spécifiquement normands. Tout au plus pourrait-on y voir se dessiner, en liaison avec la fermeture empesée du décor, un lien cauchois avec les histoires paysannes que racontera beaucoup plus tard le Père Alexandre. Mais ce dernier force le trait pour amuser son public, et sa volonté d'imposer une nature humaine «du terroir» ne fait que mieux souligner par contraste l'universalité de l'auteur de Boule-de-Suif.
L'ennui, les pesanteurs et les réticences évoqués par Annie Emaux autour d'Yvetot ne sont pas davantage cauchois. La finesse de son analyse, psychologique et sociologique, la situe plus dans une époque que dans un lieu.
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