Auteur : Marie-Christine Navarro
Date de saisie : 09/06/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Fayard, Paris, France
Collection : Littérature française
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-213-62266-8
GENCOD : 9782213622668
Sorti le : 01/03/2007
C'est ça tu m'as déroutée. Les navires ont été déroutés les radios ne répondent plus dans la nuit les bâtiments dérivent divaguent on a perdu leur trace il se peut qu'ils heurtent les icebergs dans le noir qui paraissent de loin des montagnes des culs d'éléphants dressés dans le ciel.
La voyageuse se raconte à elle-même ses voyages, ou plutôt ses périples qui la conduisent de la France à la Grèce, du nord au sud, d'occident en orient sur les rives de la méditerranée. Depuis que l'Aimée n'est plus là, elle ne tient plus en place, elle n'a plus sa place, elle se déplace sans cesse. Plongée dans l'espace et le temps, elle rencontre un Tzigane à la musique indomptable, mais aussi ses fantômes, les morts qui l'accompagnent, la Vieille qui la précède dans les montagnes. La voyageuse parle, note, écrit partout, sur les routes et les mers, en bus, en voiture, en avion, en bateau ou en train. Ce sont là bribes de journal, fragments de poèmes, carnets de déroute, cris d'amour et de deuil autant qu'écrits d'exhumation. Ils disent l'impossibilité d'être assigné à résidence et la vacuité de toute demeure.
Professeur Associé de littérature à l'American University of Paris, Marie-Christine Navarro a longtemps été productrice à France-Culture, auteur de nombreux documentaires sonores. Elle a aussi créé une association culturelle, Kurbeti, qui s'occupe de promouvoir des projets artistiques hybrides et de cultures diverses.
J'ai parcouru le chemin des pivoines
Dans le pays de l'aridité des coeurs
Les pivoines m'ont été données. À un moment je n'ai plus su à quoi elles ressemblaient ni pourquoi elles m'étaient venues. La voiture avançait sur la crête de roches abruptes jetées dans le vide. Soudain j'ai su. Dans le frémissement tendre de corolles invisibles je t'ai retrouvée. Intacte. Puis me vinrent les brins de menthe et de basilic l'origan sec des collines les touffes violettes de juin dans les pierres. C'est là qu'il se tenait lui le sauvage le pêcheur cueilleur le musicien fou. Le Tzigane aux petits yeux de loup. Tandis que la voiture était sur la crête.
A nouveau j'ai été dans l'embrasement des choses
Au revers velouté des pétales j'ai caressé ta joue je me suis souvenue des pivoines offertes à chacun de tes anniversaires grenat et blanc qui ponctuèrent toutes les années vécues ensemble. J'ignorais qu'elles seraient un jour la marque d'un rite perdu. J'ai vu le dernier bouquet que je t'avais offert à Paris quelques semaines auparavant alors que la distance était faite entre nous. Tu t'étais envolée comme Icare vers les abîmes du haut tes abîmes de lumière. Évanouie. J'avais fait ce geste parce qu'il m'était apparu contre toute attente que toi aussi tu étais devenue une pauvre petite chose qui se débattait. Que la lumière de tes abîmes pouvait être noire c'était pour elle que tu étais partie. Toi aussi tu étais cette guenille de pieuvre battue contre la pierre qu'un cuisinier obèse de Naxos dépeçait la nuit pour la jeter sur les braises d'un réchaud improvisé dans une taverne du vieux quartier de la ville. Le rendez-vous des musiciens des rues. De Tony avant qu'il ne me rencontre. La chambre où il logeait une pension qui n'existe plus perchée au-dessus des braises avec des meurtrières en guise de fenêtres.
Elles explosent elles disparaissent dans une sorte de jaillissement. Elles n'ont pas le temps de se flétrir. Elles consentent joyeusement à leur disparition. On dirait qu'elles la pressentent. Alors elles devancent. Elles se portent vers elle en manière de bravade. Offrande d'avant la brûlure. Sans restes. Ainsi avais-tu voulu être.
La voiture bancale louée à Syros avance sur la crête dans la caillasse embrasée par le couchant. Vers la montagne. Une montagne qui plonge dans la mer.
Besoin de revoir les grands sauriens allongés sur la mer de ne plus voir que ça. Loin de la vie violée des côtes. Là où les musiciens ambulants jouent l'été là où c'est bondé.
Tu l'avais laissé lui au port de Naxos à sa pêche quotidienne
Une main brune tenant gracieusement le fil d'argent le fil de la mort où se cachent les crochets de fer les plombs les appâts de crevettes quand on a les 5 euros gagnés la veille pour les acheter. Du vivant pour d'autres vivants. De longs doigts de violoniste sur le bleu profond de la mer dans le port. Cette peau presque noire sur le bleu où se love le fil main patiente posée légèrement sur le vide de l'eau. Offerte comme le sont les fleurs. Soudain la chose vivante qui mord la main preste qui tire précise la chose vivante harponnée qui se tortille. En vain. Se débat dans le sac plastique.
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