Auteur : Annick Stevenson
Date de saisie : 15/06/2007
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Un endroit où aller
Prix : 21.80 € / 143.00 F
ISBN : 978-2-7427-6813-4
GENCOD : 9782742768134
Sorti le : 04/05/2007
Il faut relire tout Giono, de 1940 à la fin de sa vie.
Les circonstances, c'est elle. Cette femme imprudente, passionnée, immiscée derrière l'Adelina de Pour saluer Melville et de Noé, la jeune Pauline d'Angelo et du Hussard sur le toit, la vieille Pauline de Mort d'un personnage, la Julie du Moulin de Pologne, l'Absente de L'iris de Suse, absente de tous les écrits sur Giono, omniprésente dans toute son oeuvre dès les premiers instants de leur rencontre, et au travers de laquelle il atteignit le sublime, c'est toujours elle.
Ou quelque chose d'elle, des "morceaux d'elle", lui dira-t-il au fur et à mesure qu'il les concevait. Et remonte ainsi des profondeurs de l'oubli, de roman en nouvelle, d'allégorie en métaphore, le colossal mystère de toute une vie.
Après avoir parcouru le monde pour les Nations unies, Annick Stevenson, journaliste, vit aujourd'hui près de Genève. Avec GeorgeGordon-Lennox, elle a publié en 2004 aux éditions du Tricorne Sergio Vieira de Mello. Un homme exceptionnel.
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Le livre d'Annick Stevenson, Blanche Meyer et Jean Giono, rend cette oubliée inoubliable. Ce n'est pas une biographie, pas un exercice de mise à distance, c'est un geste de réparation envers cet amour annulé dont Annick Stevenson se fait "complice, photographe, scribe, chroniqueuse, calligraphe, portraitiste. Mais pas biographe. Non, surtout pas biographe. Alors tout est permis". Alors, en effet, on peut s'autoriser une empathie totale avec cette femme née au début du siècle dernier et pourtant si moderne, donc encore dérangeante puisqu'elle bouscule les conformismes féminins...
Elle fait ainsi un portrait enthousiaste, et enthousiasmant, de cette élégante femme aux yeux verts, toute jeune épouse de notaire - 17 ans -, installée à Manosque au milieu des années 1920...
Annick Stevenson allie, avec pertinence, son propre texte et l'autobiographie de Blanche Meyer, qu'elle cite abondamment...
En refermant ce livre, on a immédiatement envie de relire Giono, ce qui est la preuve de sa réussite. Et on garde, à jamais, le regret de ne pouvoir rendre visite à cette magnifique femme de l'ombre.
Blanche Meyer s'est éteinte il y a vingt ans et certains voudraient qu'elle n'eût jamais existé. Son histoire bouscule tellement le protocole officiel et fait fondre si bien la statue du grand écrivain qu'on l'a purement et simplement éradiquée. Mais il faut se méfier des morts. Lorsqu'ils se réveillent, ils crient. Pendant plus de trente ans, Blanche a été l'amour fou de Jean Giono, et sa muse. Elle lui a inspiré l'Adelina White de «Pour saluer Melville», la Pauline de Théus du «Hussard sur le toit», l'Absente de «l'Iris de Suse». Quelque mille trois cents lettres, placées sous embargo à la bibliothèque de l'université de Yale, témoignent de la passion du romancier pour celle qu'il appelait «mon Blanchet», «ma petite fille», «mon petit lapin», voire «mon doux fils». Mais la succession Giono s'oppose à leur publication. Aucune des grandes biographies consacrées à l'auteur d' «Angelo» ne mentionne celle qui a pourtant, dès 1939, bouleversé sa vie. Blanche demeure invisible. Aujourd'hui, et pour la première fois, le secret est levé...
A la belle inconnue qui, dans ses Mémoires inédits, écrivait : «Il fut le coeur, le centre, la flamme de ma vie», la journaliste a voulu restituer, au terme d'une minutieuse et très émouvante enquête, le Giono qu'elle avait tant aimé et glorifié, qui l'avait tant aimée et fait rêver. Ce livre, qui tient autant du plaidoyer que du roman d'amour, elle aurait dû l'intituler : «Pour saluer Blanche». Il était temps.
TOUT ce blanc. Murs blancs, plafonds bas et petites ouvertures carrées comme dans une salle du palais immaculé des Cyclades, où Jolaine Meyer, dit-elle, pour son premier long voyage, a retrouvé son adolescence, le temps où l'ami de sa mère, ainsi qu'elle l'appelle, lui faisait découvrir Homère, l'Iliade et V Odyssée.
Sur la large toile dominant le canapé blanc d'où l'artiste guette ma réaction, des barres noires parallèles, verticales, sur fond à dominante blanche, reliées par un semblant de sourire. On lirait des initiales. MM. M comme Meyer, W à l'envers - White ? Non. Deux paires de cuisses entrebâillées, longues, fines, perdues dans le vide, avec, pour les retenir, deux triangles inachevés, deux sexes de femme, stylisés, abrupts. Et à mon esprit qui déjà s'égare se profile cette scène du Hussard sur le toit, quand les "spasmes qui secouaient tout le corps se reproduisaient de minute en minute, faisant craquer et se tendre le ventre et les cuisses de Pauline chaque coup, le laissant exténué entre les mains d'Angelo après chaque attaque". Le ventre et les cuisses tendus de deux femmes, côte à côte, sans se toucher, dans leur plus symbolique expression, sur le tableau de Jolaine. Blanche Meyer et son double, la Pauline du roman ? Pauline, ou Adelina.
Ma quête arriverait-elle enfin à son but ? Depuis le moment où j'appris, par des voies singulières, à la fois l'existence de Blanche Meyer, la femme-muse dissimulée derrière le masque blanc de Pauline de Théus ou d'Adelina White, deux héroïnes des meilleurs romans de Jean Giono, et son absence dans toutes les biographies relatives à l'écrivain, je cherche à retrouver sa trace, à la connaître, à la débusquer du secret où le silence l'a enfermée. Propulsée par l'énigme de cette inspiratrice dont les charmes, l'intelligence, l'esprit d'indépendance avaient conduit le romancier vers ces hauteurs stendhaliennes remarquées par les critiques, je deviens chercheuse, examine avec la curiosité d'un enfant chaque indice, chaque piste qui pourra me diriger plus loin vers la réponse à cette principale question : mais qui donc était cette femme demeurée totalement inconnue ? Tout en sachant déjà que je ne résoudrai pas cet autre mystère : comment expliquer la quasi-totale absence, dans les multiples souvenirs, biographies, éditions, critiques, mémoires, expositions et toute autre référence à l'oeuvre du maître, d'un être qui fut à ce point pour lui déterminant.
L'artiste peintre a dispersé les cendres de sa mère. Seules survivances, les silhouettes virtuelles, celles de l'oeuvre d'art. Corps de femmes, nus, sans visage. On sent la douleur dans les tableaux de Jolaine Meyer. La douleur de la disparition, mais aussi, davantage peut-être, celle du silence. Soixante-dix années de silence depuis la rencontre de sa mère avec l'homme qui noircit pour elle seule des milliers de pages d'écriture épistolaire. Qui lui écrivait encore trente-cinq ans plus tard, quand il savait que plus rien ne pourrait les réunir. La douleur, le silence, et en même temps la présence, car, en la recréant sur la toile, la fille de la belle inconnue la fait renaître. "Et surtout l'amour, complète Jolaine, "mes toiles sont pur amour." Le pur amour de la fille pour sa mère qui illumine les murs de la vieille maison de pierre à l'intérieur blanc de craie. Le pur amour qui unit Blanche Meyer et Jean Giono durant un tiers de siècle. Revient alors la douleur. Celle de l'offense lorsque l'inspiratrice de tant de romans comprit qu'elle resterait dans l'ombre. De la déception, après que l'homme aimé eut fait brûler les milliers de lettres reçues d'elle en écho des siennes. De l'injustice, quand toute mention d'elle fut drapée de blanc dans ses biographies. Mais du fond d'écume, mi-crème mi-pastel, dont elle émerge derrière le canapé blanc au-dessus duquel le tableau est exposé, se dégagent aussi par la finesse des traits la joie, l'humour, l'insouciance, la chance de l'avoir connu, aimé, d'avoir été tant aimée de lui, et, surtout, cette immense, cette formidable liberté dont elle ne s'est jamais dessaisie dès le jour où elle a su s'en emparer, de sa seule volonté.
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