Auteur : Françoise Gabriel
Date de saisie : 06/06/2007
Genre : Religion, Spiritualité
Editeur : Salvator, Paris, France
Prix : 19.90 € / 130.54 F
ISBN : 978-2-7067-0449-9
GENCOD : 9782706704499
Françoise GABRIEL
T'OCCUPE PAS, RACONTE !
La vie par-dessus tout
Se peut-il que ce soit fini ? La réponse est oui, et pourtant elle n'est pas brutale. Après ces mois cruels, me voici veuve. Quelques jours après sa mort, j'ai demandé intérieurement à Michel : "Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour t'aider, maintenant que tu es de l'autre côté ?" De ce que j'ai compris est né ce livre. C'est à toi en premier que je le dédie, Michel ; tu es mort, certes, mais de l'au-delà tu diffuses dans la lumière joie, tendresse et protection.
A toi aussi, lecteur, je dédie ce livre ; comme dirait saint Luc, tu y "reconnaîtras la certitude des enseignements que tu as reçus" de ton existence : chaque fois que tu as laissé passer la Vie avant tes préventions, tes préjugés et tes rigidités, elle ne t'a pas boudé, n'est-ce pas ? Ami, tu pourras confronter mon expérience à la tienne et me dire s'il est vain d'ouvrir les portes de l'émerveillement.»
Françoise Gabriel
Françoise GABRIEL, professeur de lettres et mère de cinq enfants, vit en région parisienne. Elle est l'auteur, aux Éditions Salvator de Réponses à celui qui prie (2001).
J'ouvris la portière, le coeur entre les dents,et fis quelques pas sur la route en tanguant, avant de stabiliser mon estomac. Une demi-heure de conduite sportive et inconsidérée dans les virages cévenols, c'est plus que suffisant pour en imposer aux Parisiennes les plus délurées. Je devais avoir le teint assez terreux, mais notre chauffeur, content de lui et plus sensible à mes yeux bleus qu'à ma jaunisse, nous pilota directement jusqu'au bar pour nous refaire une santé.
La place n'était pas déserte car on venait de loin jusqu'à la fête votive de Vion. Mon regard embrassa des arcades encombrées de tréteaux, une fontaine au milieu d'un petit bassin, des ampoules multicolores accrochées à des branches, un podium avec tout ce qu'il fallait dessus pour envoyer la musique et, plus loin, la tète foraine. Mes parents à quelques centaines de kilomètres, ma meilleure amie à un mètre cinquante, de nombreux soupirants pour mes seize années de vie, je vivais ce soir de juillet 1973 un moment de bonheur qu'un allègre verre de muscat diffusa dans tout mon corps.
Soudain, au milieu de la place, j'aperçus un homme jeune, ardemment moustachu, les cheveux bruns et frisés d'un berger ou d'un mouton, le corps souple et musclé. Il s'amusait en dansant. Mon regard resta posé un instant sur lui ; le sien me croisa, revint à moi, rapidement suivi par toute sa personne. Il m'invita à danser, puis à l'embrasser. J'acceptai tout. J'ai gardé le souvenir d'avoir été amoureuse pendant une heure au moins.
Puis, il eut l'idée d'aller faire un tour jusqu'à une baraque foraine. Fichées dans une roue, des pipes tournaient lentement, attendant qu'à bout portant un tireur les dégomme. Mon amoureux empoigna le fusil, visa sous mes yeux admiratifs sa première cible, et la rata en riant. Ainsi fit-il de la deuxième, de la troisième. Au cinquième ratage, je ne l'aimais plus du tout, atterrée qu'il fût si mauvais dans une activité si virile. La beauté n'est pas tout, n'est-ce pas ? D'ailleurs j'avais déjà sur la place un autre amoureux. À Paris, toute l'année de ma terminale, j'attendis que cet autre amoureux se décidât à monter de Navige. Je guettais les deux-chevaux beiges et parfois mon coeur bondissait. C'est lui... Mais non, jamais. Il y avait certes un grand nombre de deux-chevaux, mais aucune ne lui appartenait. Cette absence, renforcée par un silence obstiné, aurait éclairé grand nombre déjeunes filles ; moi non. Aussi, juillet venu et le bac en poche, n'avais-je qu'une idée, qu'un projet, inconnu de mes parents : retourner à Navige. Mon amie Fan voulait passer au festival d'Avignon, ce qui tombait à merveille. Nous partîmes donc toutes deux, fraîches estivantes d'à peine dix-sept ans aux désirs de jeunesse. À peine arrivée à Navige, je me mis en quête de celui dont j'avais rêvé toute l'année. Je le trouvai. À peine l'eus-je trouvé que, sans délai, je me jetai à son cou. Il se montra surpris, et se méprit. Ce fut ensuite une mauvaise soirée.
Le lendemain matin, je commençais mes vacances avec un gros chagrin et mal au crâne, mais était-ce une raison pour ne pas aller nous asseoir au café ? Justement, j'avisai plusieurs connaissances attablées en terrasse parmi lesquelles, près du passage et regardant la rue sous sa tignasse bouclée, le tireur d'élite. J'adressai un sourire panoramique tout en pénétrant dans le café. À trente ans de distance, je me souviens encore du regard sur moi du moustachu frisé. Comment l'appelait-on déjà ? Ah oui, Chep ou le Chep. En vérité, il se prénommait Michel, mais je ne l'appris que bien longtemps après. Comme à l'intérieur du bistro, il n'y avait aucun de mes anciens copains, nous revînmes en terrasse et je présentai Fan à cette tablée de bons amis, tous de bonne humeur et paisibles en ce matin de juillet. Nous échangions des banalités tranquilles et Chep me regardait.
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