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Avec vue sur la mer

Couverture du livre Avec vue sur la mer

Auteur : Didier Decoin

Date de saisie : 06/06/2007

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Pocket, Paris, France

Collection : Pocket. Best, n° 13102

Prix : 5.80 € / 38.05 F

ISBN : 978-2-266-16579-2

GENCOD : 9782266165792

Sorti le : 16/05/2007


  • La présentation de l'éditeur

Chacun rêve d'un port d'attache, d'un abri sûr, d'une maison qui soit à la fois le lieu du bonheur familial et un refuge. Ce havre idéal, c'est au terme d'une quête immobilière aussi acharnée que rocambolesque que Didier Decoin l'a finalement trouvé. Située dans la péninsule de La Hague, aux confins de la Normandie, la bâtisse est rude, sommaire, et tout autour, la lande hostile, l'océan lourd, les vents rageurs. Et les amis circonspects. Mais peu importe... Car, pour l'écrivain, aucun éden n'aurait pu être plus accueillant et fertile que ce bout de terre du bout du monde, tout imprégné d'embruns et de souvenirs d'enfance.

«(...) la tendresse et l'émotion d'un écrivain qui sait bien que sa maison sera toujours son meilleur livre autobiographique.»
Bernard Pivot - Le Journal du Dimanche

«(...) cette cocasse biographie d'une maison est d'abord l'émouvante autobiographie d'un écrivain.»
Jérôme Garcin - Le Nouvel Observateur





  • Les premières lignes

La mer à Deauville. Chez nous, on disait ça d'un trait, sans respirer, cul sec et à la russe, comme quand on s'envoie un verre de vodka. Ce qui fait que les gens comprenaient lameradovil. Comme un nom de médicament. Ils n'avaient d'ailleurs pas complètement tort : lameradovil fut longtemps le remède familial par excellence, particulièrement souverain contre les maladies estivales.
Dès que le jardin devenait savane et croûte, que les hannetons grillaient vifs sur les branches du marronnier et que ma soeur et moi élisions domicile sous le tourniquet du jet d'eau, la famille considérait qu'il était grand temps de prendre sa dose de lameradovil : «Demain, disaient les parents, demain nous irons voir la mer à Deau­ville.»
La mer à Deauville était fraîche, apaisante.
Maman l'aimait pour ses ciels à la Boudin, papa pour ses coups de décoiffe à la Dufy. Moi, je la trouvais simplement verte et vernie comme une huître de Belon. Les huîtres de Belon étaient une des choses que je préférais au monde, bien avant les chocolats à la liqueur bénédictine et les escargots à l'ail.

La mer à Deauville, c'était un peu d'eau - en fait, il devait y en avoir autant que dans les autres mers, sauf qu'ici, à cause des marées, il fallait presque toujours aller chercher cette eau si loin qu'on avait l'impression que quelqu'un de goguenard s'était diverti à vider la mer juste avant notre arrivée -, mais c'était surtout du sable à perte de vue, un sable lisse et mouillé façon miroir où se reflétait la longue silhouette boisée de l'hôtel Normandy, un sable couleur pâte d'amande, consistance ciment frais.
Ma soeur et moi y imprimions la forme de nos mains, les doigts bien écartés, comme les stars d'Hollywood sur le trottoir devant le Chinese Théâtre.
Mais une humidité sournoise montait aussitôt des profondeurs sablonneuses, imbibant nos empreintes dont les contours devenaient flasques, s'affaissaient, s'effaçaient. J'en déduisais que je ne serais jamais célèbre. Et c'était tant mieux, parce que je me sentais trop timide pour supporter d'être un jour reconnu dans les autobus.
A l'époque de la mer à Deauville, ma seule ambition était de devenir un ornithorynque. J'avais déniché dans la bibliothèque parentale un livre de Giraudoux qui s'appelait Suzanne et le Pacifique, et j'avais adoré ce moignon de scène, à peine huit lignes mais grandioses, où Suzanne parle de ses relations avec un ornithorynque, «un oiseau qui avait des poils et un bec qui avait des dents, qui se plaignait doucement par des cris de canard [...] et remuait la queue comme un chien». Suzanne prétend n'avoir jamais embrassé l'ornithorynque, mais elle s'en défend avec tant d'ardeur que j'étais persuadé (je le suis toujours) qu'elle mentait. Et comment qu'elle lui avait roulé une pelle ! Avec la langue et tout ! Moi qui avais déjà dix ans et qu'aucune fille n'avait encore embrassé, j'aurais donné beaucoup pour être cette bête-là.


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