Auteur : Bill Buford
Traducteur : Isabelle Chapman
Date de saisie : 05/06/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Bourgois, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 978-2-267-01919-3
GENCOD : 9782267019193
Sorti le : 03/05/2007
BILL BUFORD
CHAUD BRÛLANT
Plutôt inattendu. Un écrivain, à l'âge honorable de cinquante ans, s'engage comme marmiton dans la cuisine du restaurant branché du célèbre Mario Batali à New York. Prend-il goût à la servitude volontaire ou aux horizons sans fin de l'exploration gourmande ? Toujours est-il que, guidé par la passion, il en vient à traverser l'Atlantique pour s'initier à la fabrication des pâtes fraîches, puis à la découpe de la viande chez un boucher talentueux mais excentrique en plein coeur de la Toscane, dans les collines du Chianti. Ce récit, unique en son genre, entraîne le lecteur dans un corps à corps avec l'art culinaire d'une intensité qui ne désarme jamais. Il se trouve plongé au coeur de la transmission de la tradition et du savoir gastronomiques. Un savoir que l'on ne partage pas avec n'importe qui...
Inspiré par ses rencontres avec des personnages hors du commun, Buford nous régale de pensées dont la saveur n'a rien à envier à celles des tortelli di zucca.
Chaud brûlant a été retenu par le New York Times dans sa sélection des dix meilleurs livres de l'année 2006.
J'eus un premier aperçu de ce que les amis de Mario Batali appelaient «le mythe Mario» un samedi soir glacial de janvier 2002, alors que je l'invitai à un dîner d'anniversaire. Batali, le chef et copropriétaire du Babbo, un restaurant italien à Manhattan, est un cuisinier si célèbre et si talentueux qu'il est, à l'en croire, rarement invité chez les autres pour un repas, et de fait il se donna beaucoup de mal pour se conduire en invité reconnaissant. Il apporta sa propre grappa aromatisée au coing (ce jus de raisin râpeux distillé en fin de vendanges et que l'ajout du fruit rend presque buvable) ; un pot de nocino maison (même principe, mais avec des noix) ; une brassée de bouteilles de vin ; et une épaisse tranche blanche et compacte de lardo, morceau d'échiné d'un porc très gras, qu'il avait lui-même fait sécher avec des herbes et du sel. J'étais ce qu'une bonne âme appellerait un cuisinier enthousiaste, plus zélé que compétent (autrement dit, désireux de bien faire, mais ne sachant pas vraiment par où commencer), et je ne suis pas encore revenu d'avoir eu le culot de convier à ma table quelqu'un de la réputation de Mario Batali ainsi que six personnes se réjouissant à la perspective d'assister à ma déconfiture. (Mario était un ami de l'ami qui fêtait son anniversaire, et je m'étais dit - pourquoi ne pas l'inviter lui aussi ? -, mais quand, ô merveille des merveilles, il accepta et que j'annonçai la nouvelle à ma femme Jessica, cette dernière tomba à la renverse : «Mais qu'est-ce qui t'a pris d'inviter à dîner chez nous un chef aussi prestigieux ?»)
En l'occurrence, tout se passa presque sans histoire, Mario ayant pris soin d'étouffer dans l'oeuf toute velléité culinaire de ma part. Quand il m'indiqua que seul un merdeux fait reposer sa viande en l'enveloppant, une fois cuite, dans du papier aluminium, je rendis allègrement les armes et le laissai dès lors me montrer la marche à suivre. De toute façon, à ce moment-là, Batali avait déjà pris la direction des opérations. Peu après son arrivée, il avait émincé le lardo en très fines tranches et, dans une stupéfiante démonstration d'intimité, les avait déposées une à une sur nos langues en murmurant qu'il nous fallait laisser fondre la graisse dans la bouche afin d'en goûter toute la puissance. Le lardo provenait d'un cochon qui, au cours des derniers mois d'une vie pesant trois cent cinquante kilos, n'avait été nourri que de pommes, de noix et de crème («Ma plus belle chanson en clé de porc»), et Mario nous convainquit que, la graisse se liquéfiant, nous percevrions les saveurs du régime joyeux de la bête - là, à l'arrière de notre bouche. Personne ce soir-là n'avait encore consciemment mangé de la graisse pure («Au restaurant, je dis aux serveurs de l'appeler du prosciutto bianco»), et lorsque Mario nous eut persuadés de nous resservir une deuxième fois, chacun de nous avait le coeur qui battait à tout rompre. Mario Batali se révéla un buveur d'une diligence impressionnante - il fit remarquer dans la conversation que, lors de voyages en Italie en compagnie de son associé, Joe Bastianich, ils avaient, à eux deux, plus d'une fois fait un sort à une caisse entière de vin au cours d'un seul dîner -, et même si aucun d'entre nous, me semble-t-il, ne jouissait d'une descente pareille, nous avions à ce stade tous très soif (à cause du lardo, du sel et de la chaleur humaine dégagée par ces excès de jovialité) si bien que, dans l'allégresse, nous nous surprîmes à lever le coude de plus en plus souvent. Je ne sais pas. Je ne me rappelle plus très bien. Il y avait aussi la grappa et le nocino, et une des dernières images que je garde de cette soirée est celle d'un Batali à trois heures du matin - un gros costaud périlleusement penché en arrière, les yeux fermés, la queue de cheval rousse se balançant en cadence dans son dos, une cigarette éteinte pendouillant au coin de la bouche, les Converse montantes rouges battant le plancher - qui gratouillait une guitare invisible sur Southern Man de Neil Young. Batali avait quarante et un ans, et je me souviens de m'être dit que c'était bien la première fois que je voyais un homme dans la force de l'âge jouer de l'«Air Guitar». Il dénicha ensuite la bande-son de Buena Vista Social Club, se lança dans une salsa avec une des invitées (qui ne tarda pas à s'effondrer dans les bras d'un canapé), passa à son petit copain, lequel fit le mort, changea pour un CD de Tom Waits, lava la vaisselle et balaya par terre en chantant à tue-tête.
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