Auteur : Pomme Jouffroy
Date de saisie : 04/06/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Des femmes-Antoinette Fouque, Paris, France
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-7210-0558-8
GENCOD : 9782721005588
Sorti le : 10/05/2007
«Les bras le long du corps, les mains molles, un grand machin désoeuvré, du genre inutile, la tête à l'envers. Les étincelles sataniques de la clef qui cliquetait dans ma poche m'avaient distrait au point de bâcler et de rendre stérile un paragraphe essentiel de ma thèse. Attachée à mon trousseau, mienne, elle m'empêchait de lutter. Je descendis l'escalier en me racontant que j'allais chercher le pain, avec une malhonnêteté absolue. J'envisageais de rebrousser chemin à chaque pas, rien de moins certain, probable; ment je serais incapable de rentrer dans l'école, il y aurait quelqu'un pour me poser des questions, m'interdire l'accès, le saint patron des honnêtes gens posté là pour limiter les actions du diable dont la pire ruse est de vous faire croire qu'il n'existe pas.»
P.J.
Pomme Jouffroy est chirurgienne à l'hôpital Saint-Joseph à Paris. Elle a publié un essai en 2002, Il n'y a plus d'hôpital au numéro que vous avez demandé... (Pion), et deux romans : Les Immortelles (Editions du Palmier, 2005) et Rue de Rome (Des femmes-Antoinette Fouque, 2006).
LE CAVALIER
Les bras le long du corps, les mains molles, un grand machin désoeuvré, du genre inutile, la tête à l'envers. Les étincelles sataniques de la clef qui cliquetait dans ma poche m'avaient distrait au point de bâcler et de rendre stérile un paragraphe essentiel de ma thèse. Attachée à mon trousseau, mienne, elle m'empêchait de lutter. Je descendis l'escalier en me racontant que j'allais chercher le pain, avec une malhonnêteté absolue. J'envisageais de rebrousser chemin à chaque pas, rien de moins certain, probablement je serais incapable de rentrer dans l'école, il y aurait quelqu'un pour me poser des questions, m'interdire l'accès, le saint patron des honnêtes gens posté là pour limiter les actions du diable dont la pire ruse est de vous faire croire qu'il n'existe pas.
Et pourtant je m'y introduisis le plus naturellement du monde, je montai les étages et pénétrai dans la classe, Vingt-deux heures, la pièce se trouvait inondée comme par un clair de lune venu de la fenêtre en face. Pleine vue. Elle n'était pas seule. Il aurait fallu que je sorte immédiatement, courre dans l'escalier, jette cette maudite clef... Mais je suis resté les contempler.
Nus. Dans la plénitude d'un âge qui aurait dû les rendre risibles, la lenteur de leurs gestes les rendait beaux. Allongée sur le ventre en travers du lit, elle se laissait masser. En commençant par le pied, il mobilisait les orteils, articulation par articulation, puis la cheville, le mollet en pliant le genou, la cuisse, ensuite l'autre pied, méthodique et tendre, avec un physique puissant, des épaules larges, son sexe en érection devant lui, des cuisses musclées, quand il atteignit ses fesses il les embrassa. En mobilisant les muscles du dos puis des bras il donnait l'impression de pouvoir l'envelopper tout entière. Il rebroussa ses cheveux et enfouit son visage dans son cou. Elle se souleva doucement, se mit à genoux, le poussa pour qu'il s'allonge à son tour et ses mains se mirent à le caresser avec une adresse qui n'avait rien à voir avec celle de l'homme, elle le triturait, décollait sa peau, faisait rouler les muscles dans ses doigts, elle avait des seins ronds avec de petites aréoles tendues et les joues roses. L'intensité progressive de leur désir traversait la vitre et la rue, me sautait au visage, mes joues s'enflammaient, je ne pus en supporter davantage. En leur tournant le dos, je respirais comme si j'avais couru un cent mètres. J'avais vécu cette scène en apnée. Vidé, la queue raide comme du bois, douloureuse, il fallut que je m'asseye en bas de l'escalier dans le froid pour qu'elle se ramollisse, qu'elle se calme.
Il me fallait un refuge, je fonçai comme un perdu au bar de Philippe, résolu à trouver n'importe laquelle de ces allumeuses qui y posent leur cul, à la ramener dans ma soupente et à la masser jusqu'à ce qu'elle demande grâce. Évidemment les cailles étaient de congé et mon pote trouait seul la fumée de cigarette en chantant du rock de sa voix de basse, son rabot de luthier autour du cou. Me sentant incapable de confier ma ridicule aventure, je ne l'attendis pas, de bière en bière je revins chez moi bourré et bredouille avec des serments d'alcoolique de ne plus jamais retourner devant cette ouverture maléfique sur une vie qui ne serait jamais la mienne, ce cinéma porno à deux balles. Avais-je besoin d'une telle contemplation ? Un homme et une femme de quarante balais et plus, même pas si frais que ça, nom de Dieu ! Dans l'échelle de la stupidité mieux valait se branler devant une cassette de location. Mais justement, ce carré imprévisible m'instillait une attirance farouche pour cette femme et seule la jalousie m'avait fait fuir avant de les voir faire l'amour, ils avaient l'air trop bien partis, elle se tordrait de plaisir et je ne voulais voir ça à aucun prix. Je zigzaguais dans la rue. À aucun prix. L'index levé devant moi, je me pris les pieds dans le trottoir et m'étalai de tout mon long. À aucun prix.
Copyright : Studio 108 2004-2009 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli