Auteur : Sallie Bingham
Traducteur : Francis Kerline
Date de saisie : 22/05/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : J. Losfeld, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 978-2-07-078975-7
GENCOD : 9782070789757
Sorti le : 10/05/2007
Dans ces nouvelles subtilement sensuelles, l'auteur observe avec indulgence, intelligence et brio les transgressions de la vie amoureuse : les amours d'un professeur d'un certain âge avec l'un de ses étudiants, un ménage à trois, gay, où «l'intrus» viendra perturber le couple, ou encore l'inaltérable soif de mentir sur ses relations sentimentales pour se sentir exister. Le combat mené entre le désir et la moralité, l'ambition et les regrets fait le lit de ces très beaux moments de vie.
«C'est avec une connaissance infaillible que Sallie Bingham décrit en un style dépouillé la frontière qui relie l'âme humaine et ses défaillances.» Paula Fox
Sallie Bingham est née en 1937 dans le Kentucky, où elle vit actuellement. Dramaturge, poétesse et romancière, elle a publié une dizaine de livres aux États-Unis dont le premier a été édité dans les années 1960. Récompensée par de nombreux prix, elle est aussi connue pour la qualité de ses nouvelles parues dans diverses revues.
Les abricots
Ce mois de juin, l'abricotier de Caroline a enfin donné des fruits. Depuis six ans qu'elle vivait dans la maison derrière l'arbre, les gelées tardives en avaient rongé les bourgeons et seuls quelques abricots rabougris avaient orné les branches. Les voisins disaient que les abricotiers ne poussaient pas naturellement dans le nord du Nouveau-Mexique, qu'ils avaient été importés sous forme de semences dans les sacoches des cavaliers de la conquête espagnole et avaient survécu sans jamais s'adapter à la dureté du climat. Tout le long de la route en terre battue devant chez Caroline, les hautes formes coniques qui se dressaient pendant l'hiver devenaient, à la faveur d'un printemps timide, des masses d'efflorescences blanches envahies d'abeilles.
La vie solitaire, après toute une existence passée avec d'autres gens, procurait à Caroline du temps et des loisirs qui, au début, l'avaient désorientée et déprimée - où étaient les visages qui entouraient naguère sa table de cuisine, où étaient les pieds qui martelaient ses escaliers ? - mais qui, dernièrement, lui avaient paru l'unique luxe véritable que la vie lui eût jamais, ou eût jamais pu lui offrir : faire la grasse matinée, somnoler jusqu'à ce que le soleil s'insinue par sa fenêtre et à travers son lit comme une lame de cuivre chaud ; manger seule devant un plateau dans tel ou tel coin de la maison ou du jardin ; s'endormir parfois sur la terrasse couverte pendant qu'un orage d'été déchirait le ciel puis cédait la place aux étoiles et à une lune pensive. À soixante-trois ans, Caroline avait le sentiment d'être soutenue par toute la nature qui l'environnait - la lune avec ses cycles d'argent, les géraniums rose-rouge, la pelouse sauvage et ondoyante de son jardin, et maintenant l'abricotier avec sa parure nuptiale qui n'avait pas flétri et avait donné naissance, presque du jour au lendemain, à une étonnante récolte. Tout cela méditait, toutes ces existences secrètes et séparées l'observaient de l'intérieur.
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