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Confessions des lieux disparus

Couverture du livre Confessions des lieux disparus

Auteur : Bessa Myftiu

Préface : Amélie Nothomb

Date de saisie : 19/05/2007

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Ed. de l'Aube, La Tour-d'Aigues, France

Collection : Regards croisés

Prix : 16.40 € / 107.58 F

ISBN : 2-7526-0330-4

GENCOD : 9782752603302

Sorti le : 12/04/2007


  • La présentation de l'éditeur

Peindre des événements tragiques avec un pinceau comique afin de triompher de la détresse : tel est le point de vue choisi par Bessa Myftiu pour raconter l'histoire de sa famille. Mêlant habilement désenchantement et dérision, elle évoque pour nous un monde étrange, celui d'une maison, d'une rue et de ses habitants dans l'Albanie d'Enver Hodja, où coexistent un totalitarisme délirant et des moeurs encore patriarcales. Dans ce paysage bizarre, peuplé de personnages extravagants et insolites, la haine voisine souvent avec l'amour. Haine et amours, souvent malchanceuses, racontées avec humour et finesse - un ton peu habituel chez les auteurs qui ont écrit sur le socialisme !

«C'est passionnant, beau, hilarant, singulier, bouleversant. Cent passages seraient à citer. L'écriture est admirablement efficace.»
Amélie Nothomb

Bessa Myftiu est née en 1961 à Tirana, en Albanie, où elle a poursuivi des études de lettres. Elle vit depuis 1992 à Genève, où elle enseigne à l'université tout en se consacrant également à l'écriture et au cinéma.



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  • Les premières lignes

La Maison de Mon Enfance

a opté pour le suicide. Épanouie au temps du roi Zog, tenace durant la guerre, optimiste lors du règne communiste, elle s'est engouffrée dans la mélancolie il y a bientôt dix ans. D'abord, on lui a pris un petit bout de jardin pour construire un atelier, afin d'abriter provisoirement deux machines de l'im­primerie de mon frère. Le figuier aux larges branches a été coupé, et sur son tronc rasé, les maçons ont posé les catelles grises du sol. À travers les fenêtres du premier étage, la Maison scrutait avec amertume cette prolongation hideuse d'elle-même, construite en béton de mauvaise qualité; les nuits de pluie, de grosses larmes ruisselaient le long de la façade.
Les larmes se sont muées en sanglots lors de la construc­tion d'une deuxième pièce : mon frère avait acheté trois nou­velles machines et il a fallu décapiter le cerisier - la grâce du jardin, avec ses fleurs blanches au printemps et ses fruits rouges en été. La Maison, à l'occasion de chaque orage, gémissait douloureusement de toute sa carcasse. Et quand mon frère a taillé le pêcher en pleine floraison afin de bâtir une baraque pour y installer la presse de l'imprimerie, des fissures sont apparues brusquement sur les murs de la salle de bains; la Maison avait choisi l'endroit le plus intime pour cracher sans retenue son aversion.
Elle n'avait sûrement jamais même imaginé l'attaque du dattier, fertile et fier. Et que ce soient mes parents eux-mêmes qui lui assénèrent les coups de hache, voilà ce qui a ébranlé définitivement l'équilibre psychique de la Maison. Sur le tombeau du dattier, une petite chambre a vu le jour : mes parents espéraient échapper un tant soit peu au bruit per­manent de l'imprimerie et à ses inévitables exhalaisons. La fumée vomie par le générateur acheté dans un magasin d'oc­casion en Italie a fini par dessécher la vigne : semblable à un squelette, elle s'est tortillée autour du balcon pour errer sans but le long des murs et laisser tomber, de temps à autre, un morceau sec de son corps sur la tête des passants. Personne ne s'est donné la peine de la couper; chez nous on ne tue pas les morts. On les côtoie.


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