Auteur : Pierre Achard
Date de saisie : 21/06/2007
Genre : Cinéma, Télévision
Editeur : Grasset, Paris, France
Prix : 21.50 € / 141.03 F
ISBN : 978-2-246-72191-8
GENCOD : 9782246721918
Sorti le : 02/05/2007
«Un jour, sortant d'une salle de cinéma où je venais de voir Gary Cooper triompher de trois tueurs, je tombai sur cette phrase incroyable, à la Une d'un magazine : "Gary Cooper est mort." Depuis, j'ai voulu savoir ce qui se cachait derrière le mot "fin" des films. Je me suis aperçu que la "dernière scène" de nos héros des salles obscures était souvent un film en soi où les stars jouaient le rôle de leur vie, face à un adversaire redoutable : leur destin. Qu'ils n'étaient jamais aussi grands, aussi beaux, et bien sûr aussi vrais qu'à cette seconde-là, celle de leur dernière heure, les Cooper, Bogart, Flynn, Gable, Wayne, Hudson, Holden, Clift, Dean, McQueen, Monroe, Mansfield, Valentino, Ladd, Wood, Hepburn, etc., face à l'ultime caméra. Et que cette dernière séquence méritait d'être mise en scène, comme on dirige un film, avec une centaine de victimes et un seul coupable : Hollywood.
Alors j'ai imaginé une superproduction, qui n'aurait que des fins et dont les acteurs seraient les plus grandes stars, mon cinéma Paradis à moi, dont les baisers volés de la dernière bobine seraient des baisers d'adieu.»
P.A.
Après avoir débuté dans les années 1970 comme critique de cinéma, Pierre Achard est depuis vingt-cinq ans journaliste, animateur et directeur artistique à la SACEM. Longtemps rédacteur en chef du magazine professionnel Notes, biographe de nombreux paroliers, artistes et musiciens, il est un grand observateur de la vie musicale française. Le cinéma et la chanson sont ses deux passions, entre rive gauche et côte Ouest : il est un enfant du rock et du cinémascope.
Les amoureux du cinéma, celui d'hier comme celui d'aujourd'hui, savent bien que l'on a perdu quelque chose en chemin. Une magie mâtinée de mystère et de tragédie. Le «bigger than life» est désormais numérisé, programmé sur ordinateur, distribué sur Internet. Loin de cette désincarnation, c'est le Hollywood éternel et mythique que ressuscite Boulevard des crépuscules...
Pierre Achard est de ceux qui ont grandi les yeux face à l'écran, et, chaque fois que disparaissait l'une des vedettes qui l'avaient fait rêver, c'était un peu de lui-même qui s'en allait, raconte-t-il dans les émouvantes premières pages de son requiem qui retrace les destinées des stars à travers leurs derniers souffles et leurs derniers gestes...
Tour à tour euphorisant et poignant, Boulevard des crépuscules donne autant envie de se replonger avec ferveur dans l'album d'images du cinéma que de pleurer ses icônes disparues.
TERMINUS HOLLYWOOD
Monty ou Le virage de la vie
Plato. Je me souviens que, dans La Fureur de vivre, Sal Mineo s'appelait Plato, c'est-à-dire Platon, et qu'il avait raté l'Oscar de très peu. Sur le campus, Plato planait dans les étoiles du planétarium avec des yeux ronds comme des billes et cherchait toujours à arranger les choses d'un air navré, comme s'il s'excusait d'exister. Tout le pathos de la diaspora en un regard, façon mélo glamour. Plus tard, j'appris qu'il était - ou était devenu - «gay» et avait fini sa vie assassiné par un inconnu dans une ruelle de Hollywood, à trente-sept ans, oublié de tous. Poignardé pour une dose ou une passe, frappé en plein coeur, victime à vie. Les annuaires du spectacle sont pleins de gars comme ça, quand on les rouvre vingt ans après. Le rêve avait rejoint la réalité pour lui faire un destin, le cinéma l'avait tué deux fois. Star en herbe et enfant du ghetto : Harlem, 1939 - Hollywood, 1976, ça vous pose un homme ! Natalie Wood, sa grande soeur à l'écran, disparut (c'est bien le mot) un peu plus tard, à quarante-trois ans, en tombant de son yacht à Santa Catalina, comme on plonge dans le miroir, un soir qu'elle avait trop bu et voulait noyer ses fantômes dans le Pacifique. Le rapport d'enquête suggère qu'elle se serait fondue dans l'océan comme on glisse dans son bain, un verre de gin à la main, fondu au noir, eut.
Elle avait épousé, puis quitté, puis réépousé Robert Wagner, son golden boy à elle, un peu comme Liz avec Richard au temps des Pyramides. Bye bye Maria... Son vrai nom était Natasha Gurdin, en fait Natalia Nikolaevna Zakharenko. Son histoire un roman noir. Le médecin légiste qui pratiqua son autopsie s'appelait Thomas Noguchi, l'homme qui disséquait les légendes, de Marilyn Monroe à Sharon Tate : quand vous le rencontriez dans une party et que vous étiez une star, vous priiez pour ne pas revenir un jour dans son bureau les pieds devant. Ce type-là vous avait toujours un arrière-goût de Pearl Harbor, lorsqu'il vous demandait de vos nouvelles avec un petit rire jaune : «Non merci, docteur Noguchi, pas pour moi, tout va à merveille, je vous assure.» Nick Ray, leur réalisateur, venait de s'éteindre deux ans auparavant, dévoré par le cancer et la caméra de Wenders, maigre comme un clou et paraissant sans mal vingt ans de plus. Il avait vu le monde en scope, tourné des histoires de folie et de nuit, plus grandes que la vie. Il aurait filmé comme personne la dernière scène de Nat, le yacht, l'alcool, l'océan, la chute, et puis l'agonie de Plato/Sal sur le bitume, cherchant son souffle et la dernière réplique... Mais plus de Jimmy pour lui tenir la main. Le héros, maintenant, c'était lui, et le script ne le ratait pas. Dean était mort et enterré depuis vingt ans déjà, et l'on avait regoudronné de longue date la route de Salinas, recouvert de sable l'asphalte des jungles. A Bel Air, l'empreinte de leurs mains dans le ciment n'en finissait pas de nous dire au revoir, comme les girls aux actualités Movietone, quand vous partiez pour la guerre et qu'elles soufflaient un baiser d'adieu à la caméra, léger comme une aile de papillon : cette fois, les rebelles avaient vraiment perdu leur cause. Mais quand j'entends parler de Platon, je repense au gosse de Harlem avec ses yeux de cocker, pas au philosophe d'Athènes. A chacun son histoire, la mienne est en technicolor, peuplée de héros, de traîtres et de revenants : personne n'est parfait.
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