Auteur : Laura Kasischke
Traducteur : Anne Wicke
Date de saisie : 22/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Bourgois, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 2-267-01905-1
GENCOD : 9782267019056
Sorti le : 12/04/2007
" A moi pour toujours " : tel est le billet anonyme que trouve Sherry Seymour dans son casier de professeur à l'université un jour de Saint-Valentin.
Elle est d'abord flattée par un message qui tombe à point nommé dans sa vie routinière : son couple fatigué, son père malade et son fils unique de plus en plus distant. Mais cet admirateur secret obsède Sherry. Une situation d'autant plus troublante qu'elle est alimentée par le double jeu de son mari. Sherry perd vite le contrôle de sa vie faussement équilibrée. La tension monte jusqu'à l'irréparable.
Laura Kasischke déploie tout son talent pour peindre une réalité américaine dans laquelle tout, y compris le désir, semble bien ordonné. Une réalité où quatre mots suffisent cependant à ébranler de manière irréversible la vie des personnages.
Elle est aussi une dénonciatrice tranquille, mais radicale, de la société américaine, d'une réalité ou tout ce qui s'affiche comme une réussite, comme un univers en ordre et en harmonie, ne demande qu'à se fissurer, voire à exploser. A aller jusqu'à la destruction et au meurtre. A moi pour toujours porte tout cela à un point de perfection. On se laisse prendre par ce malaise que Laura Kasischke sait distiller en douceur, avec son style précis et élégant. Et l'on s'interroge. Cette femme, Sherry, et cet homme, Jon, ne ressemblent-ils pas à ceux qui lisent l'histoire effrayante que leur raconte Sherry ? On voudrait être certain qu'il n'en est rien.
Avec «A moi pour toujours», son cinquième roman paru en français, la jeune romancière américaine Laura Kasischke prouve ce qu'on savait dès son premier livre, «A Suspicious River» (1996) : elle a l'art de susciter insensiblement, par touches insidieuses, tous les degrés de l'inquiétude, d'un malaise infime jusqu'à la panique. Le sujet : une femme. Plus précisément : le monde, le sexe, le couple, le printemps - la beauté et l'effroi de ces choses-là dans le coeur d'une femme sensible qui se croyait heureuse et qui sent que sa jeunesse lui échappe...
Laura Kasischke a une singulière aptitude à incarner le fatum dans des incidents anodins, à transfigurer les situations les plus banales en thriller, en poème, en élégie érotique et mythologique. On a beau savoir qu'elle a commencé par écrire de la poésie et que, depuis «Madame Bovary», les rêveries d'une femme ordinaire suffisent à instruire un roman, on n'en revient pas...
L'auteure conjugue la menace, la confusion des sentiments et le suspense. Avec cela, des petits gouffres de mélancolie maternelle, des souvenirs profonds comme des regrets, des peines ordinaires. Jamais on ne peut oublier que c'est une femme qui parle et qui observe, le coeur battant, les hommes, les enfants, les fleurs, les oiseaux, le sexe, la nuit, les saisons glacées de la terre et les villes du nord de l'Amérique. Un tempérament, un univers, un style. On ouvre le livre, on ne le lâche plus.
Les malentendus s'entassent, comme les gobelets de polystyrène sur les tables de la cafétéria. Le vertige du quotidien, avec sa banalité terrifiante, fige les sourires, contamine les silences, détruit la complicité familiale. Les zones résidentielles sont des champs de mines, avec le chien du voisin qui aboie pour rien, les messages qu'on oublie sur le répondeur, les collègues un peu trop empressés. «Nous conduisons tous, comme des fous, à l'aveugle, pour sortir de nos banlieues et nous lancer dans l'avenir sans même réfléchir à ce que nous faisons.» Laura Kasischke se fait le chantre de ce désordre intime, le sismographe des adultères tristes. On en a froid dans le dos.
Dans ce roman vertigineux, Laura Kasischke fouille les secrets d'une famille en accumulant rebondissements et malentendus, jusqu'à l'irréparable : sous sa plume, la comédie glamoureuse se transforme en machine infernale. Comme Rêves de garçons, A moi pour toujours ausculte cette gigantesque «fêlure» dont parlait Fitzgerald. Du travail de sape. Une messe noire, orchestrée par une redoutable styliste qui manie les mots comme des banderilles, dans les coulisses les plus sombres de l'Amérique ordinaire.
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