Auteur : John Cheever
Traducteur : Florence Levy-Paoloni | Dominique Mainard
Date de saisie : 13/06/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : J. Losfeld, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 24.00 € / 157.43 F
ISBN : 978-2-07-078720-3
GENCOD : 9782070787203
Comme les deux recueils de John Cheever précédemment parus, Déjeuner de famille nous donne à voir l'univers des banlieues cossues de la côte Est des États-Unis, les cocktail parties, les plaisirs de la chair portés à une hauteur presque spirituelle, mais aussi la mélancolie, le mal-être dont souffrent presque tous les personnages en quête de quelque chose qu'ils ne savent nommer mais dont l'absence leur est insupportable. John Cheever épingle en douceur les faux-semblants de la classe moyenne. Mais il serait inexact de croire que ces nouvelles sont seulement noires, l'humour et la fantaisie y sont omniprésents. L'auteur manifeste vis-à-vis de ces hommes et de ces femmes à la dérive une empathie qui les teinte d'une bouleversante tendresse.
Chez John Cheever, impitoyable raconteur d'histoires, la vie se joue sur un quai de gare, un embarcadère de ferry ou à un croisement de rues d'un minuscule centre-ville. Toujours prêts à partir, à fuir, à rêver à d'autres ailleurs, les personnages middle class de Cheever trop souvent renoncent...
La réussite sociale les piège, elle les rend muets...
Cheever, écorché vif et dandy, est un maître de l'élégance. Il scrute le monde et suit ses personnages à l'instinct, comme guidé par sa propre solitude, la mélancolie collée au bout des doigts. Il détecte les failles, les faux-semblants, le mal de vivre lancinant, et leur prête une écriture raffinée, douce, sensuelle. Chez lui, malheurs et rancoeurs se jouent en sourdine, et c'est à la fois explosif et délectable.
Le ton Cheever est là. A des années-lumière d'Hemingway par ailleurs et de son tragique aux confins de la mort. Lui se borne à l'observation de personnages de la middle-class new-yorkaise, pour l'essentiel. Avec une tendresse détachée, une compassion qui serait déchirante si l'humour ne venait pas chez lui souligner ou éclairer la mélancolie du constat. Quand il évoque par exemple un gardien d'immeuble de Manhattan et ses états d'âme, les adultères entre parents d'élèves qui se retrouvent à l'arrêt du bus scolaire ou les déboires d'un dramaturge amateur de province appelé à Broadway par des producteurs flamboyants et douteux. Peu d'écrivains sont aussi subtils que lui. Car la nouvelle, à la différence du roman, est aussi et avant tout le genre de la pure intelligence narrative.
Voici le troisième volume de nouvelles signé Cheever. Il faut fêter ça. La magie opère toujours, cette mélancolie discrète, cette perpétuelle anxiété dorée sur tranche qu'on retrouve chez Hitchcock, ce vertige au ralenti. À sa façon, limpide et désespérée, Cheever illustre la formule de Bernanos : «La médiocrité est trop compliquée pour nous.»...
La middle class a des états d'âme. Ces employés de bureau en costume Brooks Brothers éprouvent un intense sentiment de vide...
Les existences coulent, dans les deux sens du terme, au rythme des meubles qu'on engouffre dans des camions rouge écarlate.
Autant John Cheever est brillant, autant les personnages de ses nouvelles ne le sont pas. La médiocrité qui les habite les attaque aussi de tous les côtés, offrant mille prétextes à leur créateur de déployer son ironie. Ça ne les rend pas moins émouvants, bien au contraire, mais les sentiments se déchiffrent peu à peu. L'écrivain américain, né en 1912 et mort en 1982, est surtout célèbre pour ses nouvelles (il en a écrit plus de deux cents) dont Déjeuner de famille est le troisième volume paru en français, après Insomnies et l'Ange sur le pont au Serpent à plumes. Ses héros font partie de la middle class et lorgnent vers le haut tout en tombant parfois plus bas, et un déménagement est souvent d'autant plus regrettable qu'il sanctionne une déchéance sociale, comme cette femme, dans «le Gardien d'immeuble», obligée de quitter non seulement un endroit familier mais «un lieu où son intonation et son allure, son manteau usé et ses bagues en diamant, pouvaient encore imposer une trace de respect». Cheever lui-même connut la faillite de son père avant de réintégrer la bonne bourgeoisie par son mariage, en 1941 (son homosexualité ne sera publique qu'après la publication posthume de son journal).
Adieu, mon frère
Notre famille a toujours été très unie. Notre père s'est noyé en faisant du voilier quand nous étions enfants, et notre mère nous a répété inlassablement que les liens familiaux ont une sorte de permanence que nous ne retrouverons jamais. Je ne pense guère à ma famille mais, quand je me remémore ses membres, la côte où ils ont vécu et le sel de mer qui, je le pense, coule dans nos veines, je me souviens avec bonheur que je suis un Pommeroy - que j'ai leur nez, leur carnation, leur promesse de longévité - et que, même si notre famille n'est pas illustre, nous savourons quand nous sommes réunis l'illusion que les Pommeroy sont uniques. Je ne dis pas cela parce que la généalogie m'intéresse ou que ce sentiment d'unicité est profond ou important à mes yeux mais pour souligner le fait que nous sommes loyaux les uns envers les autres, en dépit de nos différences, et que toute rupture de cette loyauté est source de confusion et de souffrance.
Nous sommes quatre enfants; il y a ma soeur Diana et les trois garçons - Chaddy, Lawrence et moi-même. Comme c'est le cas dans la plupart des familles dont les rejetons ont dépassé la vingtaine, nous avons été séparés par nos professions, nos mariages et la guerre. Helen et moi vivons à Long Island à présent, avec nos quatre enfants. J'enseigne dans le secondaire et j'ai dépassé l'âge où j'espérais être promu directeur - ou principal, comme on dit - mais je respecte mon travail.
Chaddy, qui a mieux réussi que les autres, habite Manhattan avec Odette et leurs enfants. Mère vit à Philadelphie, et Diana, depuis son divorce, habite en France, mais elle revient aux États-Unis l'été pour passer un mois à Laud's Head. Laud's Head est un lieu de villégiature sur la plage d'une des îles du Massachusetts. Autrefois nous y possédions un cottage et, dans les années 20, notre père a construit la grande maison. Elle trône sur une falaise au-dessus de l'océan et, à l'exception de Saint-Tropez et de certains villages des Apennins, c'est l'endroit que je préfère au monde. Nous en possédons chacun une part et nous versons une somme d'argent pour contribuer à son entretien.
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