Auteur : Jean-Pierre Otte
Date de saisie : 13/06/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Julliard, Paris, France
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-260-01722-6
GENCOD : 9782260017226
Sorti le : 05/04/2007
" C'est en butinant, s'enivrant des alcools offerts dans les salons soyeux au fond des corolles, que le papillon se prépare le mieux à ses noces.
Il courtise aussitôt la femelle dès qu'il la repère à la forme et à la couleur, à l'ocelle de ralliement. Déjà il effectue une danse nuptiale dans les airs, développe toutes sortes d'acrobaties subtiles et insistantes pour se mettre en valeur. Le plus souvent, la femelle entre dans la valse, décrit avec lui quelques tours, quelques spires, puis, en manière d'assentiment, va se poser sur une fleur, offrant son abdomen bien en évidence sur les pétales.
Comme le mâle se pose au plus près d'elle, elle se renverse sur la fleur, suggère qu'il la prenne dans la position du missionnaire. Un style d'étreinte qui ne déplaît pas au prétendant, lequel la couvre, se fixant étroitement à son abdomen et agitant brièvement les ailes à l'instant d'un plaisir ascensionnel. "
Ecrivain, conférencier et peintre, Jean-Pierre Otte vit aujourd'hui sur un causse du Lot, entouré de près d'une centaine d'animaux. Observateur passionné et bien connu des rites amoureux du monde animal, il est aussi l'auteur revigorant des Histoires du plaisir d'exister et de la Petite tribu de femmes (Julliard).
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La danse nuptiale du vulcain ou du satyre fauve est responsable de tout. Seule la copulation mettra fin au désordre, qui fixe les acteurs, affirme Jean-Pierre Otte, dans la position dite du missionnaire.
On voit par là qu'aucune extravagance n'est étrangère aux papillons, non plus qu'à notre homme. Et rien de ce qui est sérieux non plus, à vrai dire, ne lui échappe. Il a étudié la biologie, la physique, la philosophie et vous ensorcelle avec une diversité d'intrigues ayant trait au big-bang, aux mythes indo-européens ou au sommeil des mérous. Il fait vibrer toutes sortes de cordes. Il est à son affaire dans l'émotion, l'humeur, l'humour, le drame et la tendresse. Au fond, il est à son affaire dans le monde.
C'est la saga virevoltante de la vanesse, du vulcain, de l'apollon, du satyre fauve, de l'hespéride, du grand paon de nuit et du favori de l'auteur : le moro-sphinx, le papillon paradoxal. Les créatures les plus mortelles de nos jardins perdus portent toujours des noms de dieux, de feu, d'énigme, d'éternité et d'illumination...
Mais c'est lorsqu'il évoque les parades et pariades des papillons que l'auteur atteint des sommets de beauté. Les amants magiciens s'attirent par des effluves intenses et convolent en spirales, arabesques qui se vrillent et se frôlent à l'infini. Comme les humains, les papillons préfèrent la danse, les consensuelles rondes à tous les rites d'approche. Le papillon de nuit vêtu de lourd brocart et de dessous sulfureux fait l'amour jusqu'à l'aurore dans le plus grand secret. C'est le clandestin des greniers galants de notre enfance. D'autres s'accouplent en plein soleil, filent à tire-d'aile, cabriolent dans l'azur, tournoient de fleur en fleur sans se poser dans l'extase. Leur couche nomade est le rayonnement du monde. Ces deux extrêmes de l'éros ne sont qu'un pic dans le chatoiement savant et cosmique du poème de Jean-Pierre Otte, épanoui comme les ailes du grand paon de nuit.
Sans doute peut-on parler d'évolution personnelle quand ce que nous devenons correspond à ce que notre mémoire contenait déjà. J'avais douze ou treize ans, le corps encore tremblant d'avoir grandi trop vite, et mon oncle, marchand de bois, m'avait emmené avec lui dans des visites qu'il rendait à des bûcherons, pensant à les engager pour des coupes d'épicéas aux sèves rentrées de l'hiver.
L'un d'eux vivait non loin d'Arbrefontaine, le village aux toits d'ardoises et aux fossés envahis par les menthes. Un homme sec, ramassé sur lui-même, à demi édenté, et qui chiquait du tabac. Il cracha un jus noirâtre, hocha la tête en guise d'acquiescement aux propositions de l'oncle, puis, comme nous allions partir, il nous lança un «Venez voir» et nous entraîna à l'arrière de sa maison. Là, animé par une passion particulière, il avait aménagé en secret une serre aux papillons ; il nous y fit entrer sans mot dire, refermant le voilage derrière nous.
C'était à un moment d'éclosion. Les papillons surgissaient de toutes parts, échappés de la toile florale, sortis de nulle part et de partout, virevoltant par myriades, décrivant chacun une valse enchantée dans les airs, un papillonnement, justement, comme de paupières colorées qui clignent. Les ailes miroitaient à la lumière par intermittence, en scintillements de soie, et l'on eût dit aussi des pétales de fleur soudés par deux et détachés de leurs tiges, à la dérive, dans l'ivre liberté.
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