Auteur : Vincent Duclert Vincent Duclert
Préface : Monique Canto-Sperber
Postface : Jean-Noël Jeanneney
Date de saisie : 10/04/2007
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Rue d'Ulm, Paris, France
Prix : 10.00 € / 65.60 F
ISBN : 978-2-7288-0381-1
GENCOD : 9782728803811
Sorti le : 16/03/2007
Le capitaine Alfred Dreyfus fut réhabilité le 12 juillet 1906 par un arrêt de la Cour de cassation. Cet acte solennel et officiel détruisait l'accusation de «haute trahison», attestée par deux conseils de guerre, du brillant officier juif, intellectuel et moderniste, dont il proclamait la pleine et entière innocence.
Tout au long d'un combat de plus de douze ans, combat finalement victorieux contre le nationalisme, l'antisémitisme et la raison d'Etat, où le régime républicain et la société française durent admettre la primauté des valeurs de justice et de vérité, l'École normale supérieure joua un rôle décisif qui marqua profondément l'institution, ses élèves, ses enseignants et, au-delà, l'ensemble du monde intellectuel et scientifique.
Parmi ces normaliens, dreyfusards de la première heure - Lucien Lévy-Bruhl, Salomon Reinach, Alexandre Bertrand, Paul Appell -, il faut rappeler avec force le rôle de Lucien Herr, socialiste, germaniste et philosophe, directeur de la Bibliothèque des lettres de la rue d'Ulm. Sa conviction précoce puis son engagement total furent déterminants, à la fois pour lancer le mouvement dreyfusard à partir de janvier 1898 et pour mobiliser toute la communauté normalienne.
Cette mobilisation inaugura des pratiques collectives ou individuelles, analytiques ou critiques, brèves ou déployées, bref un ensemble de postures et de procédures qui constituèrent ce qui fut appelé le mouvement des «intellectuels» au cours de l'affaire Dreyfus. Peu nombreux, les antidreyfusards de l'École furent emmenés par des conservateurs catholiques, tels les académiciens Jules Lemaître ou Ferdinand Brunetière. Naquirent alors des débats passionnants et victorieux sur la légitimité du rôle du chercheur dans la cité et le devoir de connaissance dans l'engagement.
Réunie par Vincent Duclert, professeur agrégé à l'École des Hautes Études en sciences sociales et biographe d'Alfred Dreyfus (Fayard, 2006), la présente anthologie raisonnée des écrits normaliens sur l'Affaire restitue l'essentiel de ces témoignages et de ces débats.
Préface de Monique Canto-Sperber
Postface de Jean-Noël Jeanneney
Un événement historique, politique, philosophique
L'affaire Dreyfus a représenté un tournant dans l'histoire de l'École normale supérieure et dans l'affirmation d'une tradition d'engagement civique fondée sur l'usage des savoirs. Des combats antérieurs, contre l'Empire, contre le boulangisme, contre la répression conservatrice des anarchistes et des socialistes, avaient certes déjà esquissé cette rencontre entre science et politique, entre connaissance et démocratie. Mais l'affaire Dreyfus fit beaucoup plus, par sa dimension de crise nationale majeure, par l'importance de la mobilisation des normaliens, depuis les élèves jusqu'aux plus anciens des archicubes, depuis les personnels de direction jusqu'aux enseignants, par la force aussi des arguments intellectuels et des convictions morales, par l'intensité des luttes et des controverses qui durèrent pour certaines près de dix ans, jusqu'à la réhabilitation définitive du capitaine Dreyfus par la Cour de cassation, le 12 juillet 1906. L'événement démontra en effet que l'engagement des intellectuels, précisément apparus et dénommés sous ce nom, allait être un élément essentiel de la construction des démocraties. Les normaliens sont intervenus majoritairement, et de manière très significative, dans un événement qui ne mettait pas seulement en cause l'innocence d'un officier d'origine juive et de formation polytechnicienne, mais aussi, à travers son destin, les libertés héritées de la révolution des droits de 1789 et du XIXe siècle libéral, la citoyenneté républicaine et même la vocation à la vérité de la recherche et de l'enseignement. D'où, très logiquement, la mobilisation dreyfusarde des savants français, pour beaucoup issus de l'École normale supérieure, et leur avènement comme intellectuels démocratiques ouvrant les portes d'un XXe siècle tragique et résistant. L'Affaire a révélé le principe d'un engagement associant des pratiques intellectuelles de recherche de la vérité et d'exigence de méthode à une conscience civique et politique. De cette époque héroïque datent, pour l'École et les normaliens, un modèle d'engagement dans la cité, un souci du savoir comme de la société, une volonté de justice, autant de valeurs communes qui ont aboli les distinctions «littéraires» et «scientifiques» produites par les deux concours d'entrée.
Pour ces raisons, l'École fut majoritairement dreyfusarde et les normaliens très actifs dans le combat en faveur de Dreyfus, pour le droit et la vérité.
Extrait de l'introduction de Vincent Duclert
Extrait de la préface de Monique Canto-Sperber :
Un matin d'automne ensoleillé, le 15 octobre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, brillant officier moderniste, stagiaire à l'Etat-Major, ancien élève de l'Ecole polytechnique et de l'Ecole de guerre, de confession juive, se rendit à l'Etat-Major, où, deux jours auparavant, il avait été invité à se présenter en tenue bourgeoise. Après une mascarade destinée à le compromettre, le commandant du Paty de Clam qui le recevait lança d'une voix tonnante : «Au nom de la loi, je vous arrête. Vous êtes accusé du crime de haute trahison.»
Transféré à la prison du Cherche-Midi, Alfred Dreyfus fut jugé par un Conseil de guerre, le 19 décembre 1894. Il fut déclaré coupable à l'unanimité et condamné à la déportation perpétuelle.
Suivit une affreuse dégradation, le 5 janvier 1895, qui tenait de la mise à mort sacrificielle, dans la grande cour de l'École militaire. Face à une foule déchaînée qui hurlait : «Mort au traître, mort au Juif», Alfred Dreyfus cria : «Soldats, on dégrade un innocent. Soldats, on déshonore un innocent.»
Sur quoi le capitaine Dreyfus fut-il condamné ? Sur rien. Sur aucune preuve. Une vague ressemblance d'écriture avec un bordereau trouvé dans la corbeille à papier de l'attaché militaire de l'ambassade d'Allemagne, et un dossier secret, illégal donc, composé de pièces arrangées ou non pertinentes.
Il fallut un combat de près de douze années pour que ce crime d'État fut reconnu.
Dans ce combat, les élèves et anciens élèves de l'École normale supérieure ont joué un rôle considérable. Ils ont protesté, parlé et surtout écrit.
C'est un témoignage de leur engagement, de leur engagement tout entier nourri d'aspiration au savoir et à l'excellence scientifique que le présent volume veut apporter.
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