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Les fourmis d'Anvers

Couverture du livre Les fourmis d'Anvers

Auteur : Alain Defossé

Date de saisie : 12/04/2007

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Serpent à Plumes, Paris, France

Collection : Motifs, n° 283

Prix : 7.50 € / 49.20 F

ISBN : 2-268-06151-5

GENCOD : 9782268061511

Sorti le : 22/03/2007

en vente sur logo Alapage.com


  • La présentation de l'éditeur

1931. Micheline a onze ans. Ses parents divorcent et elle quitte Paris pour un orphelinat religieux d'Anvers. Elle y res­tera dix ans, à la fois protégée et prison­nière. Dans cet univers clos, figé, où le temps ne peut se mesurer, une autre per­ception du monde va naître : la seule cer­titude est celle des choses. Un bouton oublié entre deux lattes de parquet, une couronne de roses séchées au fond d'une armoire, la lumière qui traverse une ver­rière au long des saisons. Quand Micheline, libérée, sera jetée dans un monde en guerre, ce sera, définitivement, une absente qui quittera l'orphelinat.

Écrivain et traducteur, né à Nantes, Alain Defossé a traduit de l'anglais une soixantaine d'ouvrages de littérature anglaise et américaine (notamment American Psycho, de Bret Easton Ellis). Il est également l'auteur de plusieurs romans. Les Fourmis d'Anvers est son premier livre, aujourd'hui réédité.





  • Les premières lignes

LA PETITE fille nous a regardé venir au travers de la porte vitrée. Avant les autres, elle a levé les yeux, et son regard a rencontré le mien. Elle m'a vue, je n'ai pas le choix. Quand la religieuse a poussé la porte et que nous sommes entrées dans la salle, c'est moi qui ai prié pour qu'elle ne baisse pas les yeux. La petite fille était blonde, avec une grosse tresse un peu raide, j'ai pensé à un serpent doré sur son épaule. C'est terrible de regarder ainsi, mais je ne pouvais vraiment pas faire autrement. Elle avait, la première, posé son ouvrage, maintenant elles avaient toutes cessé de travailler pour nous regarder, je sentais tous ces regards sur nous. J'ai cherché la main de ma soeur, j'ai essayé de la serrer, c'était de la pâte à modeler. Lakmé était tout occupée à faire face, elle les regardait toutes, elle comprenait toujours plus vite que moi ; elle se relevait plus vite quand elle tombait, évitait les voitures pour nous deux. Elle me laissait sa main, mais l'urgence n'était pas là. Elle rassemblait toute sa force dans ses yeux. Si je l'imite, je vais tomber, je ne sais pas faire cela. Moi, j'ai la petite fille blonde, son regard contre le vertige, non, ça y est, elle regarde Lakmé, j'ai disparu, c'est bien, j'ai disparu. La religieuse a parlé de très loin, de là où ma soeur se tenait debout. Sa voix a résonné bizarrement, comme dans une église, mais une église de métal. Voici Mesdemoiselles D., de Paris. Depari, depari, depari. J'existe de moins en moins. Le mot «Paris» a enflé le silence d'une attention accrue. La religieuse n'a rien dit de plus, heureusement. C'est un moindre mal. Sa voix m'a fait peur, l'écho était plein de menaces, sa voix elle-même était une menace. Lakmé, ne lâche pas ma main. La soeur nous précède, désigne deux chaises libres. Je bute contre un genou, je m'assois. Je lève les yeux, je vois trente, quarante têtes pareillement lisses, pareillement penchées sur des travaux d'aiguille. La natte blonde a disparu. Ma soeur se tourne vers moi, reprend ma main, mais ça n'est plus la peine. J'ai soudain décidé qu'elle était absente. Cela m'a d'abord fait honte, mais j'ai tout à coup compris que j'étais seule ; je ne peux être que seule, morte.


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