Auteur : Gilles Favier | Muriel Grémillet
Illustrateur : Photographies de Gilles Favier
Date de saisie : 23/03/2007
Genre : Société Problèmes et services sociaux
Editeur : Au diable Vauvert, Vauvert, France
Prix : 29.00 € / 190.23 F
ISBN : 978-2-84626-128-9
GENCOD : 9782846261289
Sorti le : 22/03/2007
«Suivre ces conflits sur la durée, retourner voir les salariés de ces entreprises, permet de dépasser le moment de l'émotion et, à la veille d'élections majeures, de raconter une France des oubliés. De mettre en lumière ces maltraités qui n'ont parfois plus d'autres recours que de détruire leur outil de travail pour se faire entendre. À l'occasion de ces luttes, ces hommes et ces femmes découvrent qu'ils ne sont pas que des collègues mais qu'ils partagent un même destin, une fraternité et sont aussi capables de renverser l'implacable logique économique.»
Les auteurs
Muriel Gremillet est journaliste au service politique du journal Libération.
Gilles Favier est photographe et réalisateur, membre de l'agence VU.
(...) La Sécu refusait d'étudier les courriers venant de Fumel Technologie, qui demandaient l'examen de l'invalidité de certains salariés. Cavalier a abordé le problème en sauvage : «Un jour, on a débarqué à la Caisse primaire d'assurance-maladie, très tôt le matin, raconte l'élu CGT. On a attendu le médecin-conseil qui refusait les invalidités. On l'a fait monter dans notre voiture et on l'a emmené à l'usine.» Jusqu'au tapis infernal. Là, pendant dix minutes, le médecin est resté coincé au milieu des ouvriers, noirs de la tête aux pieds et bras croisés. Ils l'ont regardé dans les yeux. L'empêchant de bouger ou de battre en retraite. «Finalement, on l'a laissé repartir. Je l'ai reconduit à la sortie. Dans les deux jours, les invalidités étaient signées.» En prime, le médecin en a été pour une paire de chaussures et un pantalon : «Vous croyez quand même pas que j'allais le reconduire à l'entrée en évitant les flaques de graisse et les tas de poussière ?» Jean-Louis Cavalier fait donc le méchant. Il fait aussi jaser dans la région. Il a été nommé à la tête du conseil de surveillance de Fumel Technologie en 2003, en trio avec un représentant des cadres et Alain Royer, un ingénieur des mines passé par Pont-à-Mousson. Le cégétiste a pour mission de représenter les 15% du capital qui appartiennent aux ouvriers. Aujourd'hui, il débarque chez les banquiers de l'entreprise en espadrilles et chemisette à carreaux largement ouverte sur la poitrine. «Je réponds à leur mépris par mon mépris», dit-il. Il raconte comment, lors des premiers rendez-vous avec les deux autres patrons, le banquier l'avait snobé et oublié de lui serrer la main. On ne peut le soupçonner de fascination pour le pouvoir. «J'en ai rien à foutre qu'ils me regardent de traviole. Si c'est moi, le cégétiste, le problème, et si mon départ permet de débloquer la situation avec les banques et rend possible la recapitalisation, je m'en vais.» Jean-Louis Cavalier, comme la plupart de ses collègues qui sont eux encore sur les chantiers, a commencé à la fonderie à l'âge de 15 ans. Comme son père, et certains de ses oncles. Aujourd'hui, comme les autres, il attend la retraite. L'an prochain, un départ anticipé. Et regrette pour l'instant de passer des heures dans son bureau sinistre à signer des papiers, à répondre aux convocations de l'Urssaf ou à régler des problèmes d'impôt sur les sociétés, plutôt que d'être au feu. Justement. Nous sommes sur le chantier de coulée, le plus impressionnant. Au-dessus des marmites à 1350 °, les fondeurs préparent l'alliage qui servira à couler les pièces. Ils rajoutent des ingrédients pour que le métal soit parfait. Deux pelletées de bore ici, un peu de cadmium là. Ils plongent une louche dans la mixture, et coulent une «médaille» pour vérifier les propriétés du métal. Puis, quand tout a été contrôlé, une «poche» est préparée et part pour le chantier de fonte. Dans les gerbes de métal en fusion, immense feu d'artifice, un ouvrier conduit la marmite sur son engin. Cavalier adore cet endroit. Il fume en silence, les yeux grands ouverts. «Vous ne trouvez pas qu'il vaut mieux être fondeur ici, que remplir des rayons dans un supermarché avec un chef très con sur le dos ou découper des escalopes à la chaîne ?»
AGEN, 6 oct, 2006 [AFP] - Le tribunal de commerce de Villeneuve-sur-Lot [Lot-et-Garonne] a prononcé vendredi la mise en redressement judiciaire de l'entreprise de métallurgie Fumel Technologie gui emploie 437 personnes et dont le capital est depuis 2003 détenu à 75% par ses salariés, Les 200 salariés, présents devant le tribunal à l'énoncé de la décision, se sont montrés satisfaits d'éviter la liquidation, «Nous sommes soulagés», a indiqué Jean-Louis Cavalier, délégué du personnel CGT, «la période gui s'ouvre va nous permettre de trouver un repreneur» et «de monter un projet industriel». L'usine métallurgique, anciennement Sadefa, avait été reprise en juillet 2003 par les salariés suite à une décision du tribunal de Nanterre alors qu'elle était en redressement judiciaire. Les ouvriers, les employés, les agents de maîtrise et les cadres détenaient 75% du capital, les 25% restants étant détenus par l'industriel Alain Royer, nommé PDG.
FUMEL TECHNOLOGIE, DÉTENU À 75% PAR SES SALARIÉS, EN REDRESSEMENT JUDICIAIRE
Ils sont six. Trois de chaque côté du tapis roulant qui tressaute. «Le pire poste de toute l'usine», de l'avis des ouvriers Pour certaines pièces, un bon passage dans une essoreuse géante suffit à les séparer, fondues, des résidus du moule. Pour d'autres, trop lourdes ou trop grosses, il faut une intervention humaine. La gueule dans la poussière, une grosse cisaille pneumatique à la main, il faut casser, couper, retourner des pièces. Et suivre le rythme. Dans un bruit infernal, tel que, même en criant, on ne s'entend pas. Les ouvriers font équipe : l'un, armé d'un crochet, met la pièce dans le bon sens ; l'autre, tout en force, cisaille, casse, coupe. Il y a encore cinq ans, les ouvriers tapaient les pièces à la masse pour casser les moules. Les petites touches de modernisation facilitent le travail, mais les équipes continuent de tourner toutes les deux heures, pour éviter de prolonger «la punition... Jean-Louis Cavalier, syndicaliste cgt et président du conseil de surveillance de Fumel Technologie, tient toujours à emmener les visiteurs sur le tapis. Pour toucher du doigt le travail, mais aussi l'absurdité de la situation que vit son entreprise. En 2003, les ouvriers, les cadres et un nouveau dirigeant ont sauvé la fonderie de la faillite. Et la font tourner depuis, avec de pauvres moyens financiers, des bouts de ficelle. «Si on nous prêtait de l'argent, si on nous faisait confiance, avec 300 000 euros, j'automatiserais ces postes de travail, explique Jean-Louis Cavalier. Je n'aurais aucun scrupule à supprimer ces postes. Les solutions existent, notamment en Angleterre. Mais je n'ai pas l'argent.»
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