Auteur : Sylvie Sanchez
Date de saisie : 08/02/2007
Genre : Sciences humaines et sociales
Editeur : CNRS Editions, Paris, France
Collection : CNRS-sociologie
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 2-271-06477-5
GENCOD : 9782271064776
Sorti le : 08/02/2007
Pizza connexion
Une séduction transculturelle
«New York. Pas loin de trente degrés, début d'après-midi. Une devanture de Little Italy. Sur un papier gras, derrière les vitres crasseuses, un étalage rouge et de généreuses parts de pizza... Je me laisse envahir par une confusion gourmande : la tomate brillante, huileuse, euphorique, et les petites herbes me promettent d'incroyables saveurs. Je cède à cette cour insolente. Le régal qui s'ensuit est à la hauteur des avances. Je me sens comme ces lazzaroni napolitains dont Dumas disait l'insouciance heureuse, leurs besoins étant en harmonie avec leur désir...»
Du XVIe siècle à aujourd'hui, de l'artisanat aux groupes industriels, en un tour du monde réellement planétaire, Sylvie Sanchez nous fait voyager avec bonheur autour de la pizza dans tous ses états, sans cesse réinventée, toujours même et toujours autre.
Sylvie Sanchez consacre ses recherches à l'anthropologie culturelle des produits alimentaires au Centre d'études transdisciplinaires sociologie, anthropologie, histoire, EHESS.
Miracle de la pizza, miracle de l'érudition : le livre de Sylvie Sanchez emmène son lecteur à la poursuite d'un plat universel, qui a subi toutes les transformations possibles en gardant toujours une identité reconnaissable. C'est son premier mystère : "Ni mets ni élément de repas, elle est repas", en même temps qu'elle a une autre caractéristique : "Elle fait feu de toutes les confessions" et semble capable de satisfaire "ascètes et gourmands, diététiciens et adeptes de la surenchère"...
L'intérêt de cette anthropologie gourmande est qu'elle brise quelques idées reçues sur l'uniformisation du monde...
Le lieu même où l'on consomme l'universelle pizza, en pizzeria conviviale, en fast-food, chez soi, en l'achetant au supermarché ou en la faisant livrer, révèle la force des habitudes et des coutumes locales : la pizza s'adapte plutôt qu'elle uniformise.
Auprès du méchant cheeseburger, elle fait presque figure d'humaniste. Cette immigrée a conquis le monde. En Normandie, un pizzaiolo de camion propose même une pizza aux pommes et au calvados. Aux alter-homélies sur la diversité, aux requiems sur l'effacement des identités nationales, l'anthropologue Sylvie Sanchez oppose une «ontologie de la pizza». A travers l'étude de cet o b j e t aussi humble que polymorphe, elle récuse nos préjugés paresseux sur l'uniformisation de la planète en réfutant au passage Lévi-Strauss. De Brest à New York, nous mangeons des pizzas. Mais, sous l'emballage de la constance nominale, cette pizza n'est jamais la même dans l'économie de ses ingrédients ni dans son mode de cuisson (four, poêle, bain d'huile).
Extrait de l'introduction :
De la difficulté à penser l'emprunt et le changement culturel
Japon, 1872 : l'empereur Meiji consomme publiquement de la viande de boeuf en assurant à son peuple que le goût en est excellent. Ce geste symbolique vise à encourager la consommation d'un aliment non considéré comme tel dans le Japon «traditionnel». Sa promotion, avec les produits laitiers, participe d'un programme de réformes plus vaste dont l'objectif est de doter le Japon des éléments techniques et humains nécessaires à la construction d'une réponse aux traités inégaux édités par un Occident devenu menaçant pour l'indépendance nationale.
Le processus en cours est limpide pour chacune des parties concernées : pour l'Empereur, modifier la diète de son peuple - chétif, comparé aux Occidentaux de la même période - en l'enrichissant de produits animaux est une attitude pragmatique consistant à utiliser l'alimentation comme un instrument de l'action politique et idéologique. Pour le peuple japonais, le geste impérial s'apparente à une application stricte du principe d'incorporation et véhicule toutes les craintes ancestrales inhérentes à sa pratique : en mangeant comme des Occidentaux, n'allaient-ils pas eux-mêmes se transformer en Occidentaux ? Comment, par ailleurs, dépasser ce fait que la viande non sauvage n'était pas, au regard des règles de leur système alimentaire, un comestible, pas plus que son produit, le lait, destiné aux petits de ces bêtes ? Comment composer avec ce désordre introduit dans leur rapport au comestible et garder intègre d'une part une identité individuelle qui se joue dans le processus d'incorporation, d'autre part l'identité du groupe partageant le même système classificatoire dont les règles organisaient aussi leur rapport au monde ? Si parmi les classes les plus aisées nombre d'individus adoptèrent rapidement ces nouvelles consommations en les considérant comme les expressions chics et modernes d'un nouvel art de vivre, ces questions, loin de constituer des réflexions d'érudits, provoquèrent au sein de la population des épisodes d'une extrême violence : avant l'officialisation de la nouvelle pratique alimentaire, dix personnes furent brûlées vives près de Tokyo pour avoir tué et consommé un boeuf. L'exemple donné par l'élite favorisera, par mimétisme, la revalorisation culturelle du statut de ces aliments; couplée à d'intensives campagnes de promotion institutionnelles, elle oeuvrera lentement et de concert, au grès des transformations plus générales de la société japonaise, pour promouvoir l'adoption redoutée par la grande majorité de la population de l'élément exogène.
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