Auteur : Francesco De Filipo
Traducteur : Serge Quadruppani
Date de saisie : 03/05/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Métailié, Paris, France
Collection : Bibliothèque italienne
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-86424-611-4
GENCOD : 9782864246114
Pjota, enfant de la misérable Albanie des années 80, raconte sa vie. Comment il se retrouve très jeune au service de Razy, le fantasque chef d'une mafia albanaise qui assure avec l'Italie le trafic de drogue et de femmes destinées à la prostitution. Les violences terribles auxquelles il est confronté, les épreuves féroces auxquelles on le soumet. Surnommé le Génie d'Albanie, il conserve dans une grotte secrète des amas de livres dont il tire son savoir et son écriture, à la fois très élaborés l'un et l'autre, et pleins d'émouvantes lacunes où se trahit son âge. Mais il fait son chemin chez les bandits car il se montre inégalable dans le coulage des hors-bord chargés de drogue. Pjota réussira à fuir son pays et le monde des truands, mais ce sera pour être confronté à celui de la prostitution et à l'impossibilité d'une assimilation dans cette Italie si confortable qui ne veut de lui que s'il consent à rester dans son rôle... Amer et drôle, tour de force stylistique qui montre l'évolution culturelle et mentale de l'adolescent qui finira par régresser par refus de s'intégrer, ce livre offre une plongée dans un monde qu'on aperçoit seulement, parfois, au bord de routes sinistres...
Francesco De Filippo est né à Naples en 1960. Il est journaliste à l'agence ansa et vit à Rome. Il est l'auteur de trois romans.
...la lecture du roman de De Filippo dérange et désarçonne, tant la dérive dans l'horreur révèle une réalité barbare. Toutefois, grâce à son écriture très originale, l'écrivain réussit remarquablement à nous faire entrer dans cet univers tragique où il n'y a plus de place pour l'innocence.
LE GÉNIE D'ALBANIE
Journal de Pjota Barnovic
L'air qui précède l'apparition de l'aube, ayant accumulé l'humidité de la nuit, était trempé.
Je progressais à l'aveuglette : mes lunettes de vue étaient complètement embuées par la condensation de cet air trempé mêlé à la tiédeur que j'expirais à grandes bouffées. Les lunettes de gitan à monture d'or, ou plutôt dorée, cadeau de mon oncle Benito. Il les avait volées à un Oustachi monténégrin qui agonisait en tremblant dans un pré, me répétait-il sans se lasser.
Il haïssait les Oustachis, l'oncle Benito, ça aussi, il me le répétait. Mais moi, je suis sûr que ces lunettes dorées de gitan, il les aurait volées à n'importe qui, même à un communiste, et il n'aimait pas les communistes, l'oncle Benito, ou à un Américain, et lui, il n'avait rien contre les Américains, l'oncle Benito, ça, il le soulignait, et même à un Italien, et lui, ça, il tenait à le dire, il les aimait bien, les Italiens.
"Ils étaient habillés en noir, c'est vrai, mais toujours impeccables... de puissance" : c'était la phrase qui synthétisait son sentiment envers les Italiens. D'ailleurs, il avait un nom italien, Benito, mais ça, c'est Bita qui me l'avait dit, lui qui allait en Italie chaque fois qu'il voulait ; moi, je pensais que c'était turc ou français.
Je voyais seulement quand je recevais des éclaboussures : alors, les verres mouillés déformaient les choses devant moi mais au moins tout m'apparaissait clair.
Tout quoi ? Qu'est-ce qu'il y avait à voir ? J'étais plongé dans une obscurité sans fond : obscurité dans le ciel hormis une lame de lune mince et courbe dans mon dos, et je me retournais de temps en temps pour l'observer, accrochée en haut par un fil invisible à la voûte du ciel ; et obscurité dans la mer, hormis quelques traînées luisantes qui s'entortillaient à la proue ou que je soulevais en frappant une vague. Alors, il semblait que l'eau s'immobilisait en l'air et restait là, suspendue, dans le néant, attendant que je passe avant de retomber avec un froissement détrempé de pluie.
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