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Couverture du livre Eliza Eliza

Auteur : Ilse Aichinger

Traducteur : Jean-François Boutout | Denis Denjean | Sylvaine Faure-Godbert | Uta Müller | Henri Plard

Date de saisie : 17/03/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude

Collection : Der Doppelgänger

Prix : 23.00 € / 150.87 F

ISBN : 978-2-86432-500-0

GENCOD : 9782864325000


  • La présentation de l'éditeur

Les récits d'Ilse Aichinger sont voués à l'exploration des possibles, à l'invention d'une réalité parallèle qui naît des pouvoirs magiques et périlleux du langage. Le temps peut y passer à l'envers. Un appartement peut descendre au sous-sol d'un immeuble sans que personne, sauf l'occupante des lieux, ne s'en étonne. Un personnage d'affiche publicitaire ou des figures peintes sur un éventail y vivent d'une vie insoupçonnée. Le «Jour» ou la «Langue» y sont des protagonistes à part entière. Tout ici, même les phénomènes naturels, obéit à des lois à chaque fois différentes auxquelles la narratrice demeure fidèle, à l'intérieur de chaque nouvelle, jusqu'à l'angoisse ou à l'absurde. C'est que, sous l'exubérance du jeu, perce l'inquiétude d'un écrivain qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale, a frôlé le pire, et qui a choisi de regarder le monde avec les yeux de l'enfance pour réaffirmer que le possible est plus fort que le réel. Le héros d'un de ces récits, héritier du «champion de jeûne» de Kafka, transforme en raison de vivre les liens qui lui ont été inexplicablement imposés. À son image, la conteuse affirme sa liberté au sein des contraintes du langage auquel elle refuse de faire confiance pour mieux montrer que le monde qui nous entoure dépend du crédit que nous lui accordons.

Née à Vienne en 1921, Ilse Aichinger est l'un des grands écrivains contemporains de langue allemande. Egalement poète et dramaturge, elle doit sa célébrité depuis le début des années cinquante à un seul roman, Un plus grand espoir (dont une traduction paraît simultanément chez Verdier), et à ses nouvelles, ici traduites pour la première fois en français.



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  • Les premières lignes

L'homme ligoté

Le soleil le réveilla. Sa lumière lui frappait le visage, au point qu'il dut refermer les yeux; elle coulait sans obstacle, descendant la pente du talus, se concentrait en ruisseaux, entraînait des essaims de moucherons qui lui rasaient le front, tournoyaient, tentaient d'atterrir, tandis que d'autres essaims les dépassaient. Lorsqu'il voulut les chasser, il s'aperçut qu'il était ligoté. Un mince cordon torsadé lui coupait les bras. Il les laissa retomber, ouvrit les yeux et examina son corps. Ses jambes étaient liées jusqu'aux cuisses, le même cordon s'enroulait autour de ses chevilles, montait, plusieurs fois croisé, entourait ses hanches, sa poitrine et ses bras. Les noeuds au bout, il ne les voyait pas, et sans donner le moindre signe d'angoisse ni de hâte, il se crut parfaitement ligoté, jusqu'au moment où il découvrit qu'il y avait du jeu entre les jambes et que le cordon se relâchait autour du corps. Les bras n'étaient pas ligotés contre le corps, mais liés entre eux, eux aussi avaient du jeu. Cela le fit sourire et il s'imagina sur le moment que des enfants lui avaient joué un tour.
Il voulut saisir son couteau, mais, une fois encore, le cordon lui entra doucement dans la chair. Il s'efforça une seconde fois, avec plus de prudence, de porter la main à sa poche, elle était vide. Outre le couteau, il lui manquait le peu d'argent qu'il avait sur lui et son veston. On lui avait retiré ses chaussures. Il passa la langue sur ses lèvres et eut dans la bouche le goût du sang; sur ses tempes, ses joues, son menton et son cou, jusque sous sa chemise le sang avait coulé. Ses yeux brûlaient lorsqu'il les gardait quelque temps ouverts ; le ciel lui renvoyait des traînées rougeâtres.
Il décida de se lever. Il remonta les genoux autant qu'il le put, toucha des mains l'herbe fraîche et se redressa d'un coup de reins. Une branche de sureau en fleur lui frôla la joue, le soleil l'éblouit, et le lien s'enfonça dans sa chair. À demi-fou de douleur, il se laissa retomber puis essaya encore. Il insista jusqu'à ce que le sang jaillît des blessures creusées par les liens. Puis il resta longtemps couché sans bouger, en proie au soleil et aux moucherons.


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