Auteur : Andrzej Stasiuk
Traducteur : Malgorzata Maliszewska
Date de saisie : 24/05/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Bourgois, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 26.00 € / 170.55 F
ISBN : 978-2-267-01904-9
GENCOD : 9782267019049
Sorti le : 08/03/2007
«J'aime ce bordel balkanique, hongrois, slovaque et polonais, cette merveilleuse pesanteur de la matière, ce sublime endormissement, ce je-m'en-foutisme face aux faits, cet esprit de suite dans la saoulerie à midi pile.»
Sur la route de Bahadag est un voyage à travers l'«Autre Europe» : en Pologne, Slovaquie, Slovénie, Albanie, Moldavie, Hongrie et Roumanie. Stasiuk parcourt cet espace par tous les moyens ; en train, en stop, en bateau, il cherche à saisir au plus près le rapport au monde des habitants de cette région. À la recherche d'indices, il scrute avec tendresse tout ce qui s'offre à son regard : paysages, lumière, animaux, odeurs, pièces de monnaie, photos... L'intensité de ses souvenirs et la chaleur de ses descriptions donnent au lecteur envie d'explorer à son tour cette Europe méconnue.
Il a la verve d'un Nicolas Bouvier pour raconter ce monde que, depuis la chute du mur, il a sillonné hors des grandes villes et des sentiers battus. Un univers déglingué après un demi-siècle de communisme, fataliste, débordant de vie comme de trafics en tout genre et surtout de lucidité désabusée...
C'est un récit lent, fragmenté, plein de digressions et de retours en arrière dans le temps ou l'espace. Le livre semble dépourvu de plan, sinon celui de l'humeur de son auteur dont les phrases fulgurantes se perdent parfois dans leurs propres méandres. Qu'importe, la magie fonctionne à plein. Andrzej Stasiuk sait raconter : condamné comme déserteur dans les dernières années du communisme, il assure volontiers dans ses interviews avoir appris le pouvoir du verbe en prison : «Les bons conteurs allaient de cellule en cellule, prêtés contre des cigarettes ou de l'argent.» Il met en scène «le foutoir slave», «ce je-m'en-foutisme face aux faits, et esprit de suite dans la soûlerie à midi pile». Il raconte l'infinie tristesse des steppes hantées de la mémoire des révoltes paysannes écrasées, comme les petites villes ouvrières avec leur Kombinat grandes unités de production socialistes désormais rouillé. Il ne baragouine que quelques mots des langues du cru, mais cela lui suffit pour d'extraordinaires rencontres et portraits.
Cette peur-là
Oui, juste cette peur, ces recherches, traces, histoires qui ont pour dessein de voiler l'inaccessible ligne d'horizon. C'est de nouveau la nuit et tout s'éloigne, disparaît, recouvert par le ciel noir. Je suis seul et il me faut me remémorer les événements, parce que la peur de l'infini s'abat sur moi. L'âme se dissout dans l'espace à la manière d'une goutte d'eau dans les profondeurs de l'océan et moi, je suis trop lâche pour le reconnaître, trop vieux pour pouvoir accepter la perte, et je crois que ce n'est que par le visible que l'on peut ressentir de l'apaisement, que mon corps ne retrouvera refuge qu'au-dedans du corps du monde. J'aurais aimé être enterré dans tous les endroits où je suis allé et où j'irai encore. Ma tête parmi les collines vertes du Zemplén, mon coeur quelque part en Transylvanie, ma main droite dans la Čarnohora, la gauche à Spiska Belá, ma vue en Bucovine, mon odorat à Răşinari, mes pensées peut-être quelque part par ici... C'est comme ça que je me l'imagine cette nuit, tandis que le torrent gronde et que le dégel réduit peu à peu les plaques de neige blanches. Je me rappelle ces temps anciens où ils étaient si nombreux à partir sur la route avec, sur leurs lèvres, les noms des villes lointaines qui résonnaient comme des formules magiques - Paris, Londres, Berlin, New York, Sydney... Pour moi, c'étaient des endroits sur la carte, points rouges ou bien noirs égarés au milieu des immensités vertes ou bleu ciel. Je ne parvenais pas à éprouver du désir pour de simples sonorités. Les histoires qui s'y rattachaient étaient pure fiction. Elles comblaient le temps et l'ennui. En ces temps anciens, tout voyage lointain s'apparentait à une fuite. Il sentait l'hystérie et la désespérance.
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