Auteur : Jamaica Kincaid
Traducteur : Jean-Pierre Carasso | Jacqueline Huet
Date de saisie : 14/08/2006
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Ed. de l'Olivier, Paris, France
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-87929-354-7
GENCOD : 9782879293547
Roderick Nathaniel Potter est né le 7 janvier 1922 dans le village d'English Harbour, sur l'île d'Antigua. Il est âgé de cinq ans lorsque sa mère l'abandonne et se noie. Confié à Mr. et Mrs. Shepherd, l'orphelin est mal nourri, délaissé, jusqu'à ce qu'il soit assez grand pour apprendre à conduire. Il devient alors chauffeur. Avec Annie Richardson, il a une fille qu'il ne reconnaît pas. Cette enfant, la narratrice, est née " barrée d'une ligne tracée en travers d'elle ", car son acte de naissance ne porte pas le nom de son père, tout comme Mr. Potter et son père avant lui ont vécu " barrés d'une ligne tracée en travers d'eux ". Lorsque Annie Richardson quitte Mr. Potter, elle emporte avec elle tout l'argent qu'il a mis de côté, réduisant à néant l'unique projet qu'il eût jamais conçu, celui d'acheter sa propre voiture. Ainsi vécut Mr. Potter, qui ne savait ni lire ni écrire, une existence vide de sens, vide de désir, vide de mots. En écrivant cet admirable " tombeau " d'un père qu'elle connut à peine, Jamaica Kincaid poursuit le travail généalogique qu'est, à ses yeux, toute littérature. Mais cette fois, c'est aussi d'une enquête sur le langage qu'il s'agit, sur sa pauvreté et ses pouvoirs.
Née Elaine Potter Richardson, en 1949 à St John's sur l'île d'Antigua, Jamaica Kincaid part pour New York à dix-huit ans comme jeune fille au pair. Embauchée par le New Yorker, elle commence une carrière de journaliste. Écrivain (Annie John, Lucy, Autobiographie de ma mère, Mon frère, Au fond de la rivière), elle enseigne aujourd'hui à Bennington College et vit dans le Vermont.
Jamaica Kincaid n'a pas toujours été elle-même. Avant Jamaica Kincaid, professeur de littérature à Harvard, nouvelliste qui fut jadis publiée par le cultissime New Yorker, Prix Femina étranger 2000 pour Mon Frère, il y a eu Elaine Potter Richardson. Et c'est une tout autre personne. Comme le négatif d'une photo.
Elaine Potter Richardson est née en 1949, sous le soleil exactement, qui écrase Antigua, une île découverte par Christophe Colomb, 14 km de large et 19 de long, un passé d'esclaves et d'esclavagistes... Elaine ne sait comment échapper à un destin joué d'avance semble-t-il : noire de peau, pauvre, analphabète, fille d'un père qu'elle n'a pas connu - ce M. Potter qui nous est révélé ici -, perdue au sein d'une parentèle aux rameaux enchevêtrés, inextricables, étouffée par la haine que sa mère vouait aux livres. Plus tard, jeune fille au pair à New York, elle cache à celle-ci qu'elle écrit : «Je ne voulais pas qu'elle puisse apprendre mon échec, s'il devait arriver.» Elle n'échoue pas. Elaine devient Jamaica. L'autodidacte s'invente, comme aujourd'hui cette experte en jardin plante ses graines. Et ne pardonne rien... Ce livre, qu'on lit d'une traite, est un acte de naissance et un certificat de décès à la fois. C'est aussi un acte de libération, grâce à la maîtrise des mots. Roderick Nathaniel Potter, lui-même fils d'un homme qui avait eu tant d'enfants qu'il ne les connaissait pas tous, naquit le 7 janvier 1922 et mourut le 4 juin 1992. Il ne savait ni lire ni écrire. Il conduisait un taxi et amassait des économies que la mère d'Elaine lui dérobe avant de s'enfuir. Le jour où on doit l'enterrer, le ciel immuablement bleu d'Antigua se couvre de nuages et il pleut à verse... M. Potter est le gisant d'une île des Caraïbes et les mots de sa fille, une inconnue, sont le linceul qu'il mérite.
Des Grenadines à Cuba, elles se suivent comme les perles d'un chapelet sur le bleu des Caraïbes. Ce sont les îles des "West Indies", comme les appellent les anglophones. Celle de Jamaica Kincaid, Antigua (capitale Saint John's), a la forme d'une feuille de trèfle. C'est là que la petite Elaine Potter Richardson - à l'époque, elle ne s'appelait pas encore Jamaica Kincaid - a passé les seize premières années de sa vie, de 1949 à 1965. "Nous n'étions pas pauvres, je mangeais à ma faim. Mais j'étais une enfant triste, introvertie, d'une nature qui prédispose magnifiquement à la lecture."... Toute la beauté des livres de Kincaid réside dans cette prose poétique rugueuse et incantatoire. Dans ses images crues, ses rythmes lancinants, sa simplicité ardente, désarmante parfois. Après Autobiographie de ma mère (Albin Michel, 1997) et Mon frère (éd. de l'Olivier, 2000), voici qu'elle réinvente l'histoire familiale en explorant le destin de son père, ce Mr. Potter qu'elle a à peine connu... Tous ces thèmes s'entrecroisent constamment dans Mr. Potter : l'importance de savoir écrire son nom et de se battre ; le dénuement du père qui ne peut pas s'exprimer et dont la personnalité est comme "piégée à l'intérieur de lui-même" ; la colère envers ce monstre d'indifférence et, simultanément, la tendresse pour ce sale type innocemment cruel... C'est cette continuité souterraine et indestructible, ce faisceau de filaments invisibles qui nous relient aux autres et à nous-mêmes, qu'exprime cette poignante lettre au père.
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