Auteur : François René de Chateaubriand
Date de saisie : 18/08/2006
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 30.00 € / 196.79 F
ISBN : 978-2-07-077144-8
GENCOD : 9782070771448
Le septième volume de la correspondance de François René de Chateaubriand s'ouvre sur une mise à pied : «Je ne suis plus ministre, je vous verrai toujours à deux heures», annonce un billet laconique à la belle Cordélia de Castellane, destinatrice privilégiée de ces lettres. Hissé à la tête de la diplomatie française par les Bourbons en 1822, l'écrivain en est brutalement évincé le 7 juin 1824. «On m'a mis à la porte comme si j'avais volé la montre du roi sur la cheminée.» Un coup bas, porté par un allié dont l'ex-ministre a favorisé la carrière : «Villèle, en me chassant, a jeté le seul bouclier qui le défendît contre l'opinion.»
Mais cette disgrâce politique se révèle une aubaine littéraire. D'abord en ennoblissant les poses avantageuses, en affûtant les piques assassines. «Je n'ai pas assez d'ambition pour être fâché d'avoir perdu le pouvoir, ni assez de confiance dans mes talents pour croire qu'ils sont utiles à la France», se console notre faux modeste... Ensuite, ce chômage ministériel, même s'il se complique pour l'écrivain d'un embarras financier, relance son activité épistolaire : en témoignent les 525 lettres réunies ici. Dont presque une centaine à la seule Cordélia de Castellane, ancienne maîtresse que de plus récentes conquêtes n'ont pas éclipsée dans le coeur du don Juan romantique.
Ces lettres escortent un long périple entrepris en 1826 par la jeune femme... Quand il évoque «les restes d'une vie fatiguée», comment ne pas songer à ces «restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint» à la fin de l'oraison funèbre du Grand Condé ? «Soyez Bossuet, s'écrie François René, pour qu'en dernier résultat votre chef-d'oeuvre survive, dans la mémoire d'un oiseau, à votre langage et à votre souvenir chez les hommes.» Soyez Chateaubriand, pour que vos lettres, deux siècles après, émeuvent encore comme si leur encre était à peine sèche !
Il pouvait être franchement mufle. Avant de mourir dans ses bras à Rome, «désespérée et ravie», Pauline de Beaumont l'avait appris à ses dépens. Elle l'avait soutenu de son amour tout au long de l'achèvement de Génie du christianisme, éloge de la religion rédigé par le poète catholique dans un lit adultère. À peine le succès de l'ouvrage assuré, Pauline avait été larguée au profit de Delphine de Custine, qui était plus jeune et plus belle.
Delphine elle-même, qui habitait le château de Fervaques, près de Lisieux, allait subir les sarcasmes du redoutable Enchanteur... Les lettres de Chateaubriand ne sont pas adressées exclusivement à des femmes qui lui plaisent, comme Pauline, Delphine ou Hortense, comme Natalie de Noailles ou Cordélia de Castellane, comme Juliette Récamier, la femme de sa vie, ou à des admiratrices à qui il plaît et dont il essaie de tempérer les ardeurs comme Claire de Duras. Quelques-unes des plus belles sont envoyées à des hommes. A Jean-Jacques Ampère, le fils du grand Ampère : «A votre âge, Monsieur, il faut soigner sa vie ; au mien, il faut soigner sa mort. L'avenir au-delà de la tombe est la jeunesse des hommes à cheveux blancs ; je veux user de cette seconde jeunesse un peu mieux que je n'ai fait de la première.»... Le présent tome VII s'ouvre le 6 juin 1824. Notre héros vient d'être démis de ses fonctions au gouvernement. Le lendemain, 7 juin, ivre de fureur d'avoir été congédié comme s'il avait «volé la montre du roi sur la cheminée» - «Il fut si furieux, raconte Mme de Boigne un peu plus tard, à l'occasion d'une autre colère, qu'il en pensa étouffer ; il fallut lui mettre un collier de sangsues, et, cela ne suffisant pas, on lui en posa d'autres aux tempes. Le lendemain, la bile était passée dans le sang et il était vert comme un lézard» -, Chateaubriand écrit à Cordélia de Castellane : «Je ne suis plus ministre. Je vous verrai toujours à deux heures.»... Quelle est la place, au sein de l'oeuvre, de cette correspondance sur laquelle nous nous jetons avec avidité ? Elle est précieuse pour tous les admirateurs de Chateaubriand, elle est indispensable à une meilleure connaissance de sa vie tumultueuse et contradictoire. Mais, à la différence des lettres de Mme de Sévigné ou de la correspondance de Flaubert, elle constitue moins une oeuvre en elle-même qu'une sorte de complément ou d'annexe irremplaçable... Les lettres de Chateaubriand ne sont pas son chef-d'oeuvre. Nous ne lisons pas à la suite les lettres du vicomte comme celles de la marquise. Nous ne sommes pas entraînés par elles comme nous sommes entraînés par celles de Flaubert - ou même de George Sand. Nous les lisons avec intérêt et avec bonheur parce qu'elles nous fournissent une foule d'informations sur leur auteur. Mais le chef-d'oeuvre qui fait leur prix et auquel elles ne cessent de renvoyer, c'est les Mémoires d'outre-tombe... Les lettres de Chateaubriand doivent être lues à l'ombre de ce monument qu'elles contribuent à éclairer. Et c'est déjà beaucoup.
Décembre 1825, Paris : «Le printemps vient, l'année s'achève, et nous surmonterons le temps et les peines de cette vie.» Vingt ans après, revoilà Chateaubriand. Dans ses lettres, au quotidien. Plus stylé que jamais dans la mise en scène de sa solitude, ses effets de plainte contenue, les emphases de sa délectation morose. Fervaques, novembre 1825 : «Mais que faire dans un vieux château où le vent souffle de toutes parts et où un ruisseau qu'on appelle une rivière est débordé et a noyé cette nuit même trois poulets. On rabâche nécessairement de ses amis, on voit des malheurs partout.» Ses lamentations et son fatalisme léonin colorent la plupart des 525 lettres aujourd'hui publiées. Il exaspère, comme toujours ; mais il séduit plus encore, sans doute même parce qu'il exaspère... Si ce tome VII est passionnant, c'est d'abord parce qu'il ouvre la seconde grande période libérale de Chateaubriand. Comme sous Napoléon, il redevient le héros de la liberté face à un pouvoir monarchique de plus en plus rigide ; l'homme qui se résume ainsi : «Je veux mourir comme j'ai vécu, libre de toute puissance, hors celle de Dieu qui est toujours juste.» Sa lettre du 3 janvier 1827 contre les lois sur la censure, publiée dans le journal les Débats, concentre le meilleur du polémiste : «Depuis le savant qui étudie le court des astres, jusqu'au paysan qui épelle la croix de par Dieu, tout ce qui sait lire ou apprend à lire est suspect.» Il y a du Voltaire en ce Chateaubriand-là.
Mais ce tome VII vaut surtout par le ton, les obsessions et le style des lettres personnelles. Elles semblent répéter la grande représentation de l'écrivain : les Mémoires d'outre-tombe, ce tombeau à livre ouvert dans lequel il va plonger après 1830... L'intimité de Chateaubriand est son meilleur spectacle : il a le génie du pathétique. Il drape ses réactions (mais quel drapé !) ; enchante son désenchantement ; met en style la moindre de ses tristesses ; travestit son orgueil en soumission au destin : seul Dieu, le Temps et les morts semblent dignes de l'agenouiller et encore. Chaque lettre rappelle que son rôle, c'est d'être Chateaubriand absolument et en toutes circonstances...
Un poète ministre des affaires étrangères ? Ce ministre obtenant pour son pays, de la communauté internationale rétive, mandat de déclencher une guerre "préemptive" et la conduisant rapidement à bonne fin ? Le même ministre poète, sous couleur de solidarité ministérielle insuffisante, "démissionné" par le chef de l'Etat et son premier ministre ? Chacune des pièces de cet ancien puzzle, à quelques inversions de rôles près, mais de taille, ressemble à un fragment des nouvelles et des passions du jour. Mais mises bout à bout, à près de deux siècles de distance, la figure qu'elles dessinent n'est plus superposable, sinon par anamorphose, à celle, immensément distendue, de Washington à Bagdad, qui hante maintenant nos écrans.
En 1824, le ministre poète se nommait Chateaubriand, prince littéraire d'une éblouissante Pléiade royaliste, Hugo, Lamartine, Vigny, et publiciste redoutable dans l'arène politique. La communauté internationale, ce n'était pas alors l'ONU, mais la Sainte-Alliance européenne forgée à Vienne en 1815 par les vainqueurs de Waterloo et par la France de Louis XVIII. La "guerre préemptive", c'était l'intervention militaire que la Sainte-Alliance, manoeuvrée lors de son "sommet" de Vérone par Chateaubriand, avait chargé la France de déclencher en Espagne pour "libérer" le roi Ferdinand VII, prisonnier à Cadix des Cortès révoltées.
L'objectif est atteint au bout d'une courte promenade militaire. Cette victoire dorait le prestige de la Restauration là même où l'armée napoléonienne avait connu ses premières défaites. Le ministre poète avait prévu juste, et il apparaissait en selle pour remplacer un jour, à la tête du gouvernement de Louis XVIII, ce Villèle qui déjà ne devait le pouvoir qu'au combat parlementaire et d'opinion livré naguère par Chateaubriand contre Decazes. Soutenu par la favorite du roi, Mme du Cayla, le premier ministre obtint la disgrâce de l'encombrant rival, signifiée par un sous-fifre, le 5 juin 1824... Le volume VII de la Correspondance générale de Chateaubriand commence par un billet officiel du ministre remercié à son successeur, le comte de Damas, le 6 juin 1824. Il s'achève par une lettre du 26 décembre 1827 à sa "chère soeur" Mme de Duras : les élections anticipées de novembre lui ont donné raison, Villèle est acculé tôt ou tard à remettre sa démission à Charles X : "Quoi qu'il en soit de l'avenir, tous ceux qui veulent être ministres, dans toutes les nuances d'opposition, croient avoir besoin de ma non-opposition pour marcher. Ils peuvent être bien tranquilles. Je ne désire et je n'appelle que le repos pour moi, la gloire pour le roi, et une liberté raisonnable pour la France... Quand on ne contestera plus nos institutions, on n'en parlera plus. On s'occupera de littérature et d'art."... Entre caresses et coups de griffes, cette correspondance d'homme politique disgracié, mais qui dispose de plusieurs royaumes de rechange, fait vivre le lecteur à ce rythme et sur ce style.
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