Auteur : Philippe Sollers
Illustrateur : Alain Bouldouyre
Date de saisie : 21/08/2006
Genre : Dictionnaires, encyclopédies
Editeur : Plon, Paris, France
Collection : Dictionnaire amoureux
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-259-19719-9
GENCOD : 9782259197199
Venise est une grande aventure historique. Elle peut être aussi une passion individuelle. C'est le cas ici.
Dans ce titre : Dictionnaire amoureux de Venise, je souligne le mot amoureux. Il ne s'agit évidemment pas d'un «guide» (il y en a d'excellents), mais d'une expérience personnelle liée à ma vie d'écrivain. Je suis arrivé là très jeune, j'ai passé chaque année, printemps et automne, beaucoup de temps à marcher, naviguer, regarder, respirer, dormir et m'émerveiller. Venise, voilà son secret, est un amplificateur. Si vous êtes heureux, vous le serez dix fois plus, malheureux, cent fois davantage. Tout dépend de votre disposition intérieure et de votre rapport à l'amour.
L'amour ? Oui, et dans tous les sens : anges et libertinage, architecture, peinture, musique, roman, poésie, mais aussi air, pierre, eau, étoiles. Nature et culture enfin à égalité.
Venise n'est pas un musée, mais une création constante. Si vous échappez aux clichés, au tourisme, aux bavardages ; si vous avez réussi à être vraiment clandestin ici, alors vous savez ce que le mot paradis veut dire. Le monde se précipite vers le chaos, la violence, la terreur, la pornographie, le calcul aveugle, la marchandisation à tout va ? Mais non, voyez, écoutez, lisez : voici le lieu magique et futur dont tous les artistes et les esprits libres témoignent.
Ph. S.
Savoureux, drôle, impertinent, le plus souvent juste : du meilleur Sollers, en somme ! On ne sera pas toujours d'accord, évidemment, mais c'est la règle pour un livre de ce genre que de claironner des goûts qui ne sont pas ceux des autres. On déplorera par exemple que cet amoureux de la musique qui tisse des louanges à Monteverdi, Vivaldi et Mozart (tant mieux), et prend parti pour la lumière de Nietzsche contre le fatras wagnérien (tant mieux), débine avec hargne le mélodrame italien du XIXe siècle, sans excepter Vincenzo Bellini, l'auteur de «Norma», qui a pourtant porté le bel canto, l'art effusif du chant, la mélodie planante, plus loin, plus haut que Mozart lui-même. On regrettera qu'il n'y ait pas d'entrée sur Alejo Carpentier et son merveilleux «Concert baroque», le plus beau livre jamais écrit sur Venise. On s'étonnera de voir attribuer à Mantegna le «Christ» de Holbein qui a bouleversé Dostoïevski, passer sous silence la signification mythologique de «la Tempesta» de Giorgione, d'entendre parler de l'Arsenal sans mention de la passerelle secrète qui longe par derrière ce magnifique édifice... Notre libertin et libertaire, on l'attendait à l'Arétin, Vivant Denon, Casanova, Sade, et on ne sera pas déçu. On applaudira surtout à l'idée maîtresse de son dictionnaire : à savoir la déclaration de guerre contre le cliché romantico-poétique de la «mort à Venise». Non, non et non ! répète Sollers sur tous les tons... Ce parti pris de santé, de bonne humeur, de vitalité réconfortera les véritables amoureux de Venise, qui se rappelleront que cette ville a inventé et décliné toutes les formes de la gaieté... Une autre idée maîtresse, mais insuffisamment dégagée, c'est que Venise est la ville de la femme. Pour qui connaît bien l'Italie et ses moeurs restées antiques, c'est même la seule ville italienne vouée et dévouée à la femme. Raison pour laquelle elle est préférée des couples en voyage de noces...
... pour Sollers, il n'y a pas une, mais deux (visions de) Venise. D'un côté, Venise-la-morte, celle de «Mort à Venise», précisément, celle de Barrès-Wagner-Mann, avec son décor funèbre, ses gondoles-cercueils, ses pestes, sa mélancolie de vestige. Cette Venise lui fait horreur. Et il soutient (non sans arguments) qu'elle a été inventée et figée au XIXe siècle, et que la pulsion thanatocratique de l'Occident y fait des ravages (tourisme, Mostra, voyage de noces, carnaval, cohues de Saint-Marc, etc.). De l'autre côté, il y aurait l'autre Venise : celle qui s'épanouit un siècle plus tôt, dans le glorieux XVIIIe, et qui reste accessible, aujourd'hui encore, à ceux qui ont des yeux pour voir. Dans cette cité euphorique et maritime - que Casanova, répondant à une question de la marquise de Pompadour, situait «là-haut» et non «là-bas» -, Sollers se sent le contemporain absolu des grands pourvoyeurs d'allégresse qu'il s'est choisis : l'Arétin et Lorenzo Da Ponte, Denon et sa mystérieuse comtesse Albrizzi, le président de Brosses et Titien, Hemingway et Monet, Sade et Mozart, Marco Polo et Nietzsche... Il faut savoir, de plus, que ce «Dictionnaire» se visite selon l'humeur : on peut y entrer par «Aragon» (qui va devenir stalinien après avoir failli comprendre Venise) ou par «Morand» (qui a frôlé l'essentiel, bien que le «catholicisme vénitien» l'ait curieusement conduit jusqu'à la foi orthodoxe) ; par «Harry's Bar» ou par «Shakespeare», «Fortuny» ou «Debord». Chaque fois, Sollers transforme en petit roman le sujet qu'il traite...
Une nuit d'octobre 1963, place Saint-Marc, arrive un voyageur, accompagné d'une très belle femme, dédicataire de ce Dictionnaire. "Debout, sous les arcades, écrit Philippe Sollers en prélude, regardant la basilique à peine éclairée, je laisse tomber mon sac de voyage, ou plutôt il me tombe de la main droite, tant je suis pétrifié et pris. (...) Je sais, d'emblée, que je vais passer ma vie à tenter de coïncider avec cet espace ouvert, là, devant moi. (...) C'est un mouvement bref de tout le corps violemment rejeté en arrière, comme s'il venait de mourir sur place et, en vérité, de rentrer chez soi. (...) Détonation silencieuse, vide, plein, vide : évidence intime." Evidence d'une élection entre l'écrivain et la Sérénissime. D'une passion fixe qui dure depuis plus de quarante ans et dont la majeure partie de son oeuvre (romans et essais) porte la trace... Venise, magnifiée aujourd'hui dans ce très beau Dictionnaire amoureux - donc personnel - qui n'est en rien un guide touristique. Un dictionnaire, dans sa forme, avec une centaine d'entrées, classées de "Accademia" à "Zattere", où Sollers mêle à son expérience intime, lieux et personnages, impressions, notations, lectures, visions et sensations, dans un jeu subtil d'échos et de renvois... Tel un pont musical posé entre son oeuvre de romancier et d'essayiste. C'est donc dans la continuité qu'on conseillera de lire cet "opéra", orchestré par un écrivain à l'érudition protéiforme, étincelante, légère, gaie. Pour prendre toute la mesure de ce vaste roman historique, philosophique, politique, polémique qui met à mal le mythe romantique du XIXe siècle et l'agression touristique du XXe siècle... Venise, écrit encore Sollers, "n'est que lagunes, lacunes, pleins absolument pleins, vides aussi pleins que ces pleins. Elle respire, elle bat, elle s'annule, elle est modelée sur un souffle". Un souffle qui porte tout ce livre, magistral éloge de l'infini vénitien.
... pour Sollers, il n'y a pas une, mais deux (visions de) Venise. D'un côté, Venise-la-morte, celle de «Mort à Venise», précisément, celle de Barrès-Wagner-Mann, avec son décor funèbre, ses gondoles-cercueils, ses pestes, sa mélancolie de vestige. Cette Venise lui fait horreur. Et il soutient (non sans arguments) qu'elle a été inventée et figée au XIXe siècle, et que la pulsion thanatocratique de l'Occident y fait des ravages (tourisme, Mostra, voyage de noces, carnaval, cohues de Saint-Marc, etc.). De l'autre côté, il y aurait l'autre Venise : celle qui s'épanouit un siècle plus tôt, dans le glorieux XVIIIe, et qui reste accessible, aujourd'hui encore, à ceux qui ont des yeux pour voir. Dans cette cité euphorique et maritime - que Casanova, répondant à une question de la marquise de Pompadour, situait «là-haut» et non «là-bas» -, Sollers se sent le contemporain absolu des grands pourvoyeurs d'allégresse qu'il s'est choisis : l'Arétin et Lorenzo Da Ponte, Denon et sa mystérieuse comtesse Albrizzi, le président de Brosses et Titien, Hemingway et Monet, Sade et Mozart, Marco Polo et Nietzsche... Il faut savoir, de plus, que ce «Dictionnaire» se visite selon l'humeur : on peut y entrer par «Aragon» (qui va devenir stalinien après avoir failli comprendre Venise) ou par «Morand» (qui a frôlé l'essentiel, bien que le «catholicisme vénitien» l'ait curieusement conduit jusqu'à la foi orthodoxe) ; par «Harry's Bar» ou par «Shakespeare», «Fortuny» ou «Debord». Chaque fois, Sollers transforme en petit roman le sujet qu'il traite... (Jean-Paul Enthoven, Le Point, 04/11/2004)
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