Auteur : Romain Multier
Préface : Emmanuel Guibert
Illustrateur : Gilles Tévessin
Date de saisie : 08/02/2007
Genre : Bandes dessinées
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Actes Sud BD
Prix : 22.00 € / 144.31 F
GENCOD : 9782742761555
Sorti le : 01/09/2006
L'homme qui s'évada (1928), né de l'enquête au bagne de Cayenne d'Albert Londres (1884-1932), figure emblématique des reporters français, raconte sa rencontre avec le condamné Dieudonné, complice supposé des anarchistes de la bande à Bonnot décimée en 1912. Ses compagnons d'infortune, mais aussi ses gardiens et le directeur de l'établissement le tenaient pour innocent. Et quand trois ans après il reussit à s'évader et à gagner le Brésil d'où il demanda la révision de son procès, Albert Londres refit la traversée pour lui prêter main forte. Laurent Maffre sait recréer l'atmosphère, reconstituer les décors de l'époque, garder le côté «aventure», transposer dans son dessin les «trognes» et les portraits brossés par le journaliste, sans cacher ses sympathies, dans une adaptation fidèle parce qu'elle sait prendre parti.
Romain Multier
Nadir a du bagout. Le bagout, on l'a ou on ne l'a pas. Le bagout, ce n'est pas l'éloquence, ce n'est pas le bavardage, c'est vraiment l'écriture parlée. D'une personne qui a du bagout, on est en droit d'attendre, à chaque causerie, l'équivalent d'une bonne tranche de lecture. Avec du style, de l'inattendu, du pittoresque, du fin, du trivial, une dose d'ennui et de déception, comme dans les meilleurs romans, et des mots soudains et frappants qui ouvrent directement sur la vie, comme dans les plus beaux poèmes. Les gens qui ont un vrai bagout ne sont pas légion. Il faut les aimer, leur tenir la porte et leur retaper l'oreiller, parce que notre bonheur leur doit beaucoup. Ils habitent ce qu'ils disent. S'ils ne sont plus des enfants, ils ont souvent la ferveur, la verdeur et la cocasserie de l'enfance. En parlant, ils font une oeuvre. Le simple procès-verbal d'une conversation avec une personne à bagout enterre les deux-tiers de la littérature. Pour écrire mieux que ne parle une personne à bagout, il faut se lever tôt. Les inflexions de la voix, la gestuelle, les mimiques sont pour beaucoup dans la qualité du bagout. Une personne à bagout est un spectacle. Elle enchante l'instant présent. On l'applaudirait, si ça ne rompait pas le charme. Le plus souvent, on rigole, on opine, on relance, on fait valoir. C'est agréable de servir la soupe à une personne à bagout. D'être son Monsieur Loyal. Encore meilleur d'être son scribe.
Ce bouquin est remarquable. C'est le bouquin de trois personnes qui aiment leur ville, leurs métiers et les gens. Nadir tient bon le volant et le crachoir. A l'arrière, on imagine Romain Multier qui tend l'oreille et ne perd pas une miette de son bagout. Dans son coin, Gilles Tévessin regarde intensément, par la vitre, Paris qui défile.
Emmanuel Guibert.
LES AUTEURS
Gilles Tévessin (illustrateur), qui en a dessiné les pages, et Romain Multier (brocanteur), qui en a écrit le scénario, signent ici leur premier album dont un extrait était paru dans le numéro 1 de la revue Short.
Evidemment, on peut préférer les chauffeurs de taxi taiseux, ceux qui écoutent RFI ou France Musique et à qui on demande gentiment de monter un peu le son, ou qui proposent d'eux-mêmes de le réduire. Mais si l'on considère que la conversation d'un taxi vaut mieux que n'importe quelle solitude, voire une excellente occasion d'observer une âme humaine que l'on n'a pas choisie, ou pire un échantillon représentatif de notre société, le monologue de Nadir peut ravir. Les deux auteurs, Gilles Tévessin aux images et Romain Multier aux lyrics, en ont fait leur miel au bout d'une maturation d'une quinzaine d'années, un avertissement précisant en exergue que les propos de Nadir ont été recueillis en 1991. Cette précision est vite oubliée, entraîné qu'on est par la course, le bagout du chauffeur. Lorsque le livre se referme, c'est plutôt un sentiment de nostalgie que de documentaire d'actualité qui s'installe dans la persistance rétinienne du lecteur. Il se dit que bien des modèles de Mercedes, de chauffeurs venus de plus loin que Nadir et bien des peurs ont changé le métier de taxi...
Tout le texte est le monologue de Nadir, un vrai professionnel : «La dernière fois j'ai pris un mec à Orly, je le regarde dans le rétro et je lui dis : "Neuilly ?", "Oh ! Comment vous avez fait ?", j'ai failli lui dire : "Espèce de con, t'as vraiment une tête à aller à Neuilly !"», mais il ne le dit pas, c'est classe. Classe contre classe...
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