Auteur : Alberto Ongaro
Traducteur : Jacqueline Malherbe-Galy | Jean-Luc Nardone
Date de saisie : 02/05/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Anacharsis, Toulouse, France
Collection : Fictions
Prix : 19.00 € / 124.63 F
GENCOD : 9782914777322
Sorti le : 13/01/2007
À sa première édition, il y a une vingtaine d'années, la seule lecture de La Taverne du doge Loredan de Alberto Ongaro nous avait procuré le plaisir qu'offre à son lecteur un roman original et passionnant, bien écrit, riche de péripéties et de héros jeunes et beaux. Tout autre a été le bonheur de la traduction. Traduire La Taverne fut comme entrer à la fois dans l'architecture fantastique de Piranèse et dans le mécanisme parfaitement agencé de la pendule que l'horloger démonte ou remonte, rouage après rouage. Tel le cavalier sans visage qui hante le jeune héros, Jacob Flint, nous avons eu l'impression d'assister aussi bien à la création des héros et des événements qu'à celle de leurs doubles (car tous les protagonistes, tous les lieux, tous les événements ont un double voire plusieurs) : traduire devenait ainsi un jeu, celui de repérer ces doubles et de voir comment les événements s'imbriquaient et se correspondaient. Cette recherche ne fut pas la seule car le roman crépite de références littéraires, artistiques et cinématographiques qui jalonnent malicieusement un parcours diabolique dessiné par un narrateur protéiforme qui se joue de son lecteur. Nous avons voulu enquêter. Et à notre grande surprise nous avons compris que les romans, films ou tableaux évoqués, ainsi que leurs auteurs étaient en fait des doubles de Ongaro ou de ses héros, dans ce livre où vérité et mensonge s'entrelacent inextricablement. Nous avons eu dès lors envie de relire L'Île au trésor de Stevenson, de découvrir Victory de Conrad, de revoir des tableaux de Hogarth ou de voir F for Fake d'Orson Welles, etc. Et cette quête nous a conduits à nous poser la question dans le dernier chapitre : Ongaro ne s'est-il pas vu comme un Collodi inversé qui au lieu de donner vie à sa marionnette transforme Schultz, son héros éditeur typographe, en un pantin ?
Jacqueline Malherbe-Galy et Jean-Luc Nardone, les traducteurs de l'ouvrage
Dans un palais fané de Venise, Schultz, éditeur typographe au passé imprécis de capitaine de marine, mène une existence désenchantée... N'était son machiavélique alter ego, répondant au nom de Paso Doble, une femme de cire nue revêtue d'un manteau de poil de chameau reposant sur un fauteuil dans une chambre retirée du palais, et la découverte, sur le haut d'une armoire, d'un manuscrit oublié.
À la lecture de cet énigmatique ouvrage, Schultz sera projeté dans une aventure frénétique entre Londres et Venise au début du XIXe siècle, pleine de la passion fiévreuse du jeune Jacob Flint pour la volcanique Nina, patronne de la Taverne du doge Loredan et maîtresse d'un gentleman contrebandier exhalant une infâme puanteur et harcelé par deux corbeaux parlants. D'abord intrigué, Schultz est bientôt surpris puis fasciné par les étranges affinités qu'il se découvre avec Jacob Flint. Alberto Ongaro, se jouant malicieusement des ressorts de l'illusion romanesque, réveille ici le vent puissant de l'aventure selon Casanova, Stevenson et Borges, et s'impose comme un maître des labyrinthes de la narration.
Alberto Ongaro est né et demeure à Venise. Romancier et journaliste, il a été le complice de Hugo Pratt. Seul sou roman fellinien La Partita a déjà été traduit en français.
La Taverne du doge Loredan, publié il y a plus de vingt ans en Italie, est un roman dévergondé, à la langue précieuse, au rythme frénétique, qui flirte avec tous les genres littéraires, juste pour rire, juste pour détrousser dame littérature de ses quelques raideurs acquises au fil du temps et des modes. Récit picaresque et libertin, conte fantastique et philosophique, cette Taverne est une histoire à tiroirs - un clin d'oeil brillant au Manuscrit trouvé à Saragosse. Dans un labyrinthe joyeux, passé et présent jouent à cache-cache et se baladent des docks malfamés d'un Londres perdu au mitan du XIXe siècle à la sournoise Venise d'aujourd'hui...
Il est des livres diaboliques, qui capturent les destins, les emprisonnent, écrit Alberto Ongaro. Cet écrivain vénitien est un prince, un aventurier, un brigand : son butin, c'est la littérature, les histoires, celles qui vous tombent dessus et vous piègent. Il laisse aux lecteurs le choix du roi - s'abandonner au plaisir.
Toujours plus souvent là où je me trouve un homme sans visage apparaît devant moi et s'arrête près de moi toujours plus longtemps que ce que je puis supporter. C'est un homme grand et sec, vêtu avec élégance, une longue redingote étroite de velours noir, lisse et sans plis, des pantalons ajustés de la même couleur et du même tissu que la veste, une chemise de soie blanche, des souliers à boucles d'argent, un tricorne démodé qui couvre en partie la surface vide et plate de son visage. Je ne sais si l'homme de chair et d'os dont je ne présente ici que le simulacre a jamais été vêtu ainsi : je ne l'ai jamais vu mais dès le jour où, hélas, j'eus la certitude de son existence je lui attribuai par hasard l'attitude et les vêtements, sinon le visage, caché d'ailleurs par son chapeau, du gentilhomme arrogant qui rentre chez lui après une nuit de débauche dans l'un des tableaux appelés Le Cavalier de William Beckford, qui fut un bon ami de mon grand-père et dont les oeuvres furent accrochées pendant de nombreuses années dans la pinacothèque de ma famille avant d'être vendues à la National Gallery. Puisque je lui ai fait comprendre plusieurs fois que je me passerais volontiers de sa compagnie, l'inconnu a, surtout ces derniers temps, redoublé la fréquence de ses visites, disant que s'il doit être considéré comme une obsession c'est comme telle qu'il doit se comporter, que l'on ne peut attendre d'une obsession une conduite de gentilhomme discret et raisonnable et que donc il est de son devoir de me prendre par surprise quand je m'y attends le moins, de se glisser dans mes pensées quand je cherche à penser à autre chose, d'envahir ma mémoire quand je tente d'oublier. La souffrance que les visites de ce fantôme de velours me donnent multiplie avec de méchants résultats la frustration de ne pas être parvenu à savoir quelque chose de plus sur son compte, de ne pas connaître son nom, de ne pouvoir imaginer de son visage qu'une sorte de tache de plâtre à demi couverte par un tricorne. De lui je sais en effet bien peu. De lui je sais seulement, pour en avoir entendu parler une seule fois et pendant quelques minutes, qu'il est un gentilhomme vénitien de belle allure et de riche famille, qu'il aime par-dessus tout au monde celle qui dans le dialecte de son village est appelée Mona et qu'il en est aimé, qu'il possède à Venise un élégant petit palais aux pièces décorées de précieux objets orientaux et africains et de beaucoup d'autres témoignages de ses voyages et qu'il dispose aussi d'une belle demeure dans la campagne vénitienne où, je suppose, il emmène les jeunes dames que sa grâce et sa fortune lui permettent de séduire. Rien d'autre.
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