Auteur : Nicole Lapierre
Date de saisie : 09/10/2004
Genre : Sociologie, Société
Editeur : Stock, Paris, France
Collection : Un ordre d'idées
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-234-05569-8
GENCOD : 9782234055698
Le mélange des cultures est le nouveau tailleur à la mode dans les sciences sociales. Il faut être métis aujourd'hui comme il fallait être marginal en Mai-68. C'est une saine réaction aux fureurs renaissantes des nationalismes et de la xénophobie, au culte de l'enracinement et à la culture de la différence, porte-voix du repliement communautaire. Mais nous pouvons endosser sans grand risque aujourd'hui cette vision critique parce qu'une longue série de penseurs expulsés de leur vie, privés des protections ordinaires, ont construit ce regard différent sur le monde, à leur corps défendant ; dans l'exil, l'errance, le déni de soi. C'est ce que nous rappelle Nicole Lapierre dans l'essai passionnant qu'elle vient de consacrer aux penseurs de l'altérité... L'essai de Nicole Lapierre met en pièces l'un des grands mythes du xxe siècle. Non pas celui de l'égalité ou de la démocratie. Mais le mythe du patrimoine culturel, ce capital symbolique que l'on est censé se transmettre précieusement et protéger des intrusions étrangères en l'enfermant dans les frontières nationales comme on conserve l'or dans une banque centrale. Filant la métaphore jardinière, Gide répondait aux beaux esprits qui exaltaient l'attachement à la glèbe qu'il préférait toujours les greffes aux racines. Les cultures n'existent pas, si l'on entend par là des systèmes différenciés, produits d'un héritage et d'un territoire. Seuls existent les contacts culturels, qui sont échange, mélange ou combat. Notre manière d'être au monde qu'on appelle la culture a besoin de rencontres et de confrontations pour exister comme notre corps a besoin d'oxygène pour survivre. Et une culture qui se replie sur son passé ou sa singularité est une culture qui meurt.
En ces temps de temps réel où l'ailleurs semble ne plus avoir un lieu qui lui soit propre, prêt qu'il est à faire irruption à tout moment ici, quand il n'y est pas déjà installé à demeure, l'invite à décentrer sa pensée peut paraître superfétatoire. Or, il n'en est rien, à lire Pensons ailleurs. Affaire d'écriture peut-être, voire de poétique, tellement celle de Nicole Lapierre est dense, mouvante et souvent émouvante, comme tressée avec le vécu, le sien et celui des siens, arrivés en France de Pologne non sans avoir laissé là-bas une part d'eux-mêmes... L'ailleurs, recherché, perdu et retrouvé, a toujours sa propre musique singulière, sauvée par celui qui lui tend l'oreille autant qu'elle le sauve : «Je n'entendais pas l'accent de mon père, sauf à y prêter une attention particulière. Je ne percevais pas ce roulement de r, marqué pourtant, me disait-on. C'était une trace du polonais, sa langue maternelle, car dans cette famille juive assez bourgeoise, on ne parlait pas le yiddish. Le français, depuis bien longtemps, lui était courant, spontané, naturel, mais il y restait cet écho d'une autre langue que désormais je ne peux plus écouter. L'amour que je portais à cet homme déplacé m'a sans nul doute poussée à écrire ce livre, qui est aussi de diversion, d'échappée et de deuil.»
Ce livre est familier, donc universel. La sociologue Nicole Lapierre éprouve, après la mort d'un père qui lui a tant transmis, un besoin testamentaire. Elle le transforme, sous le signe à la fois de l'égotisme et du partage culturel, en une magnifique musarderie dans ses souvenirs, ses recherches, sa bibliothèque, ses douces monomanies («J'aime les accents»). Avec pour fil rouge cette conviction : «Nul hasard si, au cours du XXe siècle, le lien entre déplacement, détachement, exil et pensée critique a été si souvent exploré par des intellectuels juifs, tant cette réflexion se fondait sur leur propre expérience.»... Nicole Lapierre relit et relie, telle une Parque didactique mais subtile, aussi grave que mutine (clouant le bec aux obsédés du «péril juif» avec son... «périple juif»). Elle compose sa ronde et nous passons de ponts en seuils, portes, confins, zones, lieux et rituels de passage, puis frontières et transfuges... Pensons ailleurs, réflexion sur le recul, non d'une arme à feu mais de la conscience, offre un viatique exigeant et apaisé...
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