Auteur : Sylvain Tesson
Date de saisie : 09/03/2007
Genre : Essais littéraires
Editeur : Ed. des Equateurs, Sainte-Marguerite-sur-Mer, France
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-84990-055-0
GENCOD : 9782849900550
Sorti le : 04/01/2007
J'irai de l'Aral à la Caspienne.
Je gagnerai l'Azerbaïdjan à bord d'un ferry. De Bakou, je cheminerai vers la Turquie par la Géorgie. A pied, à vélo, je ne le sais pas encore, mais loyalement, sans propulsion motorisée. Au bout de ma route, j'aurai relié trois mers, abattant le même trajet que celui d'une larme d'or noir de la haute Asie convoyée à travers steppes et monts pour que le monde poursuive sa marche folle. Profitant de cette traversée de terres à hautes valeurs pétrolifère, je consacrerai mon temps d'avancée solitaire à réfléchir au mystère de l'énergie.
celle que nous extrayons des strates de la géologie mais aussi celle qui attend son heure au plus profond de nous. Pétrole et force vitale procèdent du même principe : l'être humain recèle un gisement d'énergie que des forages propices peuvent faire jaillir. Pourquoi nos ressorts nous poussent-ils à l'agitation au lieu de nous convertir à la sagesse zen ?
Sylvain Tesson est notamment l'auteur, aux Editions des Equateurs, de Petit Traité sur l'immensité du monde.
Ce qu'il aime, c'est marcher et observer. Seulement voilà, il ne part pas n'importe où. Il ne souhaite pas pleurer sur le monde, il veut le comprendre. Il s'est donc rendu en Asie centrale, là où crachent les nouveaux puits de pétrole de la mer d'Aral et de la mer Caspienne. Je vous préviens : ce n'est pas le sang qui coule mais l'or noir des majors. C'est dantesque...
Drôle de parcours à travers des déserts de croisade et des forêts féodales...
Parfois, il est carrément génial dans ses allers et retours permanents entre histoire et géographie, archaïsme et anticipation, gentillesse et exaspération - car, attention, il a la dent assortie au regard, acérée. S'il y a un voyage à accomplir ces jours-ci, c'est le sien. Dans votre canapé. Deux soirées passionnantes garanties. Avec même une petite morale en prime. Car ce cycliste est un pur écolo. Il aimerait bien qu'on consomme moins. Pourquoi pas d'ailleurs ? Plus tard.
Cela fait déjà un bout de temps que ce jeune homme parcourt le monde. Depuis qu'il a étudié la géographie - "la plus belle des disciplines, celle qui vous apprend à ouvrir les yeux et à lire le paysage". Depuis aussi qu'il a fait sienne l'expression "by fair means", qui désigne cette manière de gravir les parois sans le recours aux pitons...
Pour autant, son Eloge de l'énergie vagabonde n'a rien d'un traité écologique. C'est qu'il se méfie comme du vent des concepts et des discours indignés. Il ne croit qu'à l'alignement des actions sur les idées : "On ne critique pas l'exploitation du brut quand on vit sous les climatiseurs, au volant des voitures et l'oreille au téléphone...
Mais ce texte est aussi un hommage rendu aux livres, ces "barils de brut" qui contiennent la pensée.
On assiste alors, page après page, à une transmutation hautement excitante de la notion fondamentale d'énergie. Celle que déploie Sylvain Tesson, pas après pas, tranquillement héroïque, tend à se confondre peu à peu avec le flot vital de cette huile noire née il y a trois millions d'années et qui s'en va, par des artères d'acier, insuffler son énergie à des milliards d'individus en route vers... En route vers quoi ? Des cavaliers surveillent le BTC, vêtus de combinaisons orange et de casques de chantier, mais les selles de cuir ouvragé sont celles des anciens Sarmates. À un mètre cinquante au-dessus du tube enfoui, on a labouré à l'araire, on a planté. De vieilles Kurdes glanent les épis tombés. Sylvain marche, inlassablement. À cette allure, rien ne lui échappe. Tout en nous parlant de géopolitique, il invente la géopoésie.
Cet Eloge de l'énergie vagabonde se veut avant tout une célébration de l'élan vital. Celui, tellurique, qui fait jaillir le pétrole de terre, mais également cet instinct qui pousse les hommes à aller voir ailleurs si la steppe est plus verte. Car, au-delà des kilomètres avalés, il y a chez Tesson une aspiration mystique, tempérée par la mélancolie et la vodka. Un mélange détonant, comme un puits de pétrole en flammes.
Aral
Avant un long voyage, il faut se couper les cheveux. Les moines accomplissent ce rituel au moment d'entrer au couvent. Partir dans la steppe, c'est choisir le cloître : on est seul. On ne croise pas grand monde. On scrute le ciel. On rêve d'en finir et lorsque c'est fini, on voudrait recommencer. «Trois millimètres», dis-je en russe au premier coiffeur ouzbek rencontré dans le bazar de Noukous, capitale de la Karakalpakie. Le type prend une tondeuse crasseuse et les mèches me tombent sur les épaules. Bientôt, à mes pieds, elles forment un petit champ. C'est l'automne de mon crâne. Dans la télé, au-dessus des miroirs, une Lolita russe se trémousse en hurlant. Ses piercings la font-ils souffrir à ce point ? Je me lève, paie un dollar et me lance à travers les monts chauves de l'Asie centrale.
Je suis venu en Ouzbékistan par avion, avec ma bicyclette dans les bagages. À Paris, à l'aéroport, la compagnie ouzbek n'acceptait d'embarquer mon vélo qu'empaqueté dans un carton. Mais les Ouzbeks n'en fournissaient pas et ils m'ont dirigé vers la compagnie suisse qui possède des emballages très réputés mais qui n'a pas le droit de les vendre pour les vols à destination de l'Asie centrale. La dame du guichet suisse m'a conseillé de demander un carton à Air France, mais le chef d'escale français était injoignable et j'ai dû envelopper mon vélo de sacs en plastique. J'avais l'air d'un clochard emmêlé dans ses bouts de ficelles et ses rouleaux de scotch. Hautaines dans leurs tailleurs, les hôtesses me regardaient. Avant d'envoyer le vélo sur le tapis roulant, j'ai protégé le dérailleur avec un exemplaire du Monde à la une duquel se détachait ce titre : NOUVELLE HAUSSE DES PRIX DU PETROLE.
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