Auteur : Jean-Luc Nancy
Date de saisie : 17/01/2007
Genre : Philosophie
Editeur : Galilée, Paris, France
Collection : Lignes fictives
Prix : 15.00 € / 98.39 F
GENCOD : 9782718607368
Le sommeil n'intéresse guère la philosophie que comme une négativité sans emploi, sans autre usage que le repos du corps ou bien la production de signes d'une nuit de l'âme.
«Le sommeil de la raison engendre des monstres» est une sentence des Lumières qu'il ne s'agit pas de mettre en doute. Mais il convient aussi de se demander s'il n'existe pas quelque chose comme une raison du sommeil, une raison à l'oeuvre dans la forme ou dans la modalité du sommeil. C'est-à-dire dans un être-en-soi qui n'est pas un «soi», dans une absence d'égoïté, d'apparaître et d'intention, dans un abandon grâce auquel se creuse un non-lieu partagé par tous.
S'y atteste quelque chose comme une égalité de tous dans le rythme du monde. Avec elle, une victoire toujours renouvelée sur la peur de la nuit. Une confiance dans le retour du jour, dans le retour à soi, à nous - chaque jour différents, imprévus, non doués de significations préalables.
Car c'est de trouver à nouveau le sens qu'il s'agit dans cette supposée perte de sens, de conscience et de contrôle. Non pas retrouver du sens qui serait déjà prêt, comme celui des philosophies, des religions, des progressismes ou des intégrismes (de tous les -ismes, dont la démolition n'est jamais assez farouche), mais ouvrir à nouveau la source qui n'est pas celle d'un sens, mais qui fait la plus propre nature du sens, sa vérité : l'ouverture, le jaillissement, l'infini.
Sommeil comme ressource du commencement, du recommencement. Veille d'un lendemain auquel on ne demande rien que de venir. Confiance sans promesse à travers la nuit que traverse en ce moment la terre difficile aux hommes.
(À l'aube, les bêtes viennent lécher les sueurs, les humeurs ou les pleurs de la nuit.)
Tomber de sommeil
Je tombe de sommeil. Je tombe dans le sommeil et j'y tombe par l'effet du sommeil. Comme je tombe de fatigue. Comme je tombe d'ennui. Comme je tombe de détresse. Comme je tombe, en général. Le sommeil résume toutes ces chutes, il les rassemble. Le sommeil s'annonce et s'emblématise à l'enseigne de la chute, de la descente plus ou moins rapide ou de l'affaissement, de la défaillance.
Vient encore s'y joindre : comme je défaille de plaisir ou de peine. Cette chute à son tour, dans l'une ou l'autre de ses versions, se mêle aux autres. Lorsque je tombe dans le sommeil, lorsque je sombre, tout est devenu indistinct, le plaisir et la peine, le plaisir lui-même et sa propre peine, la peine elle-même et son propre plaisir. L'un passant dans l'autre engendre la fatigue, la lassitude, l'ennui, la léthargie, le décrochage, le désamarrage. Le bateau doucement quitte ses amarres, et dérive.
La peine du plaisir, c'est quand il ne peut plus se supporter lui-même. C'est quand il se renonce et ne se permet plus de seulement jouir. Les amants épuisés s'endorment. Le plaisir de la peine, c'est lorsqu'elle insiste, non sans perversité, pour s'entretenir et pour se goûter elle-même en s'irritant plus avant. C'est quand elle se complaît, ne serait-ce que dans sa propre plainte. Elle ne se laisse pas seulement peiner et protester contre la peine, elle consent à s'endormir elle-même en quelque sorte - au sens où l'on dit «endormir la douleur» - quitte à connaître un réveil redoutable.
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