Auteur : André Blanchard
Date de saisie : 07/03/2007
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Dilettante, Paris, France
Prix : 20.00 € / 131.19 F
GENCOD : 9782842631338
Lisant le Journal de Jacques Brenner, qui vient de paraître et dans lequel je suis mentionné, je revois mes premiers pas vers la publication.
C'est en effet Brenner, auquel j'avais envoyé le manuscrit d'Entre chien et loup au printemps 1988, qui, par téléphone, recadra mon affaire : «Si Les Cahiers des saisons existaient toujours, je vous en prendrais des extraits avec joie. Cela pour vous dire que vos Carnets, c'est de la littérature à part.» Je compris «à part» comme tiré à part. J'avais bien compris. «Cela ne peut intéresser qu'un petit éditeur.» Et c'est ainsi que je bifurquai, que je me suis mis à compulser le Bottin, tombai sur ce nom, Le Dilettante, qui me plut, comme une flatterie envers mes penchants.
De l'eau a coulé sous les ponts depuis. Normal, c'est son job. Mais l'essentiel, c'est qu'il y ait un pont, celui qui conduit de minuscule éditeur à maison d'édition qui a du crédit sur la place, et celle de Paris, malgré les prêchi-prêcha des ultras qui adorent aller s'agenouiller Outre-Atlantique, reste la meilleure du monde. L'autre, de pont, serait celui qui m'aura évité la noyade, et permis de relier mes trente ans à mes cinquante grâce à ces Carnets dont voici, en plus fournie, la dernière livraison.
Contrebande, dit le titre : à charge que ce soit au régal des douaniers. Rêvons toujours. Espérer, c'est la coutume pour abattre les lendemains sans dépeupler l'avenir.
D'ailleurs, ne serait-ce pas la leçon première et définitive soufflée par ce livre, qu'il ne faut jamais médire de l'horizon ? Aussi abattus que nous puissions être, tant que nous avons sous le coude de quoi lire, le bonheur faillit à sa réputation : il se donne comme de rien. Reste ensuite à monter ce bonheur sur des mots planants pour qu'il se propage, et contamine.
Il me semble que Contrebande vaut par cela, en plus de la satire. Ce qu'on attend de livres tels que les miens, parce que - bannissant les allusions - je mets les noms, c'est du croustillant, quand ça saigne. Égratigner, voire saquer les vivants, qu'ils écrivent ou non, c'est de bonne guerre. Et les morts ? Même les morts ! Que l'écrivain ait une rosserie amusante à placer, et il ne résiste pas. Pourtant, n'importe quel allongé nous intimide. Nous sommes comme le dernier de la classe qui entend le premier tout de pétulance et de maestria au tableau noir, et qui doit lui succéder. Mourir, au lieu d'être chose on ne peut plus naturelle, nous paraît un exploit. C'est pourquoi, écrivant, nous sommes en répétition, et tâchons d'anticiper l'obstacle en nous sculptant une statue, sinon, à coup sûr, une stature.
Et c'est pourquoi, au fond, vivre ne peut décevoir si nous en usons afin de maintenir ce flambeau : que la littérature soit l'autre Trinité, tout aussi sacrée, et à peu de chose près identique : le Verbe; sa Chair, qui est le style.
- Et qui serait l'Esprit ?
- Ben, le nôtre.
André Blanchard
Loin de Paris, où il ne se rend plus guère depuis une douzaine d'années, André Blanchard vit avec une compagne, professeur de lettres classiques, et un vieux chat, dans une vieille maison du centre de Vesoul, après des années passées dans une HLM de la même ville. Aux petits boulots a succédé un emploi plus stable à l'accueil de la salle d'exposition locale, au milieu de peintures modernes qui lui inspirent des commentaires à l'acide.
L'homme est habité par un spleen dont seuls les morts semblent pouvoir le décrotter, pourvu qu'ils aient du talent...
De ses phrases, il souhaite «qu'elles donnent du bonheur, fût-ce en hébergeant son contraire». Qu'elles sonnent juste, si possible avec style. Il ne se contente pas de le souhaiter, il y laisserait sa peau !
2003
Janvier
Même défaillant, un soleil d'hiver ménage toujours quelques beautés. Nous, pareillement convalescent, c'est tangent.
Compensons : c'est le moment où nous pouvons le regarder en face.
Je suis à taper mes Carnets (2000-2002) et snobe la suite : quand j'ai la main qui pianote et la tête à compulser les notes anciennes, je renâcle à en écrire de nouvelles. Dans Tribulations arrière, le petit récit qui ouvre lesdits Carnets, je raconte, entre autres, les tracas auxquels j'ai eu droit durant mon chômage via les convocations, qui tombaient hardi petit, des organismes officiels. J'ai oublié de rapporter la plus gratinée, c'est pourquoi elle fut la dernière. Elle émanait de la Direction du travail, où, fin 2000, une pimbêche tout juste sortie des écoles me somma, à peine posé le bout de mes fesses, de lui présenter mes états de service en tant que demandeur d'emploi, c'est-à-dire toutes les réponses des employeurs que j'avais démarchés. Ce fut comme si j'avais été sur une liste noire, le manque de bol récidivait. J'eus beau faire valoir que je ne me tournais pas les pouces, qu'étant écrivain je fournissais mon lot, m'acquittais d'un tribut puisqu'on me bassinait avec cela, que de toute façon il ne me restait comme droits que trois mois d'indemnisation, que ce n'était pas le bout du monde, qu'après vous n'entendrez plus parler de moi : eh bien, des nèfles ! Plus je plaidais, plus elle toisait le convoqué, la supériorité en vitrine : bien fringuée, bonne paie, garantie de l'emploi, là pour démolir ceux qui ne peuvent en dire autant, là pour faire du chiffre : tant de chômeurs à rayer des listes - ce qui, pour bibi, fut accompli dans la semaine. J'eusse pu me mettre en pétard, ferrailler, ou, au contraire, tout d'humilité, implorer. Je m'abstins, comme guidé par cet avertissement : quand la médiocrité vous barre le chemin, le rebrousser, c'est ne pas se salir.
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