Auteur : Gwenaëlle Aubry
Date de saisie : 25/04/2007
Genre : Essais littéraires
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Un endroit où aller
Prix : 19.00 € / 124.63 F
GENCOD : 9782742765447
Sorti le : 05/01/2007
Je dédie ce livre à ceux qui ont peur des miroirs, qui ont peur des regards, aux femmes qui chaque matin découvrent leur visage comme une terre étrangère, aux hommes qui dans l'eau des rivières cherchent leur reflet, aux paupières baissées des enfants timides, aux vilains petits canards, aux peaux d'âne, à la Bête, mais aussi à la Belle, aux vieilles de Baudelaire et au portrait de Dorian Gray.
Je dédie ce livre aux amoureux de l'ombre et du secret, aux corps qui se mêlent dans la nuit et au plaisir qui chavire les traits, à ceux qui ont le goût des masques et des parures barbares, à ceux qui, adultes, font encore des grimaces et craignent les cauchemars, au désir d'être un autre et de partir loin de soi, aux statues rongées par les siècles et aux nus de Francis Bacon, aux photos pâlies, à la douceur des disparus, à la figure fripée des nourrissons et aux rêves des mères.
Je dédie ce livre à ceux qui préfèrent le noir des phrases aux écrans bariolés, les mélodies aux fanfares, les songes aux images, - et qui, au coeur des mots, cherchent la clef des métamorphoses.
Gwenaëlle Aubry
"Je raconterai plus tard quand et comment j'ai fait l'apprentissage de la violence, découvert ma laideur", écrivait Sartre dans Les mots.
Cette histoire, on ne la lit nulle part. La littérature a engendré des monstres sublimes et des bouffons difformes, des Caliban, des Thersite et des Quasimodo, mais la laideur banale, celle sur laquelle les regards glissent et les promesses se brisent, elle s'en est peu souciée. Elle l'a abandonnée aux contes, dont les vilains petits canards, les miroirs flatteurs et les peaux d'âne ont bercé nos rêves et nos terreurs enfantines, et où s'abreuve encore, bien après, nos visages devenus des masques qu'on ne peut plus ôter, notre désir secret de métamorphose.
Gwenaëlle Aubry est née en 1971. Ancienne élève de l'Ecole Normale Supérieure et du Trinity College de Cambridge, agrégée et docteur en philosophie, elle est chercheur au CNRS et enseignante à la Sorbonne. Elle est l'auteur d'essais, de traductions du grec ancien, d'une adaptation radiophonique de La mort de Virgile et de trois romans : Le diable détacheur (Actes Sud, 1999), L'Isolée (Stock, 2002) et L'Isolement (Stock, 2003). Elle a écrit Notre vie s'use en transfigurations lors d'un séjour comme pensionnaire à la Villa Médicis.
Que nous soyons beaux ou laids, conformes ou non conformes, nous sommes tous conditionnés, opprimés, rendus stupides par cette dictature du regard. Une différence minuscule, un nez pointu ou trop long, et la face du monde en est changée. C'est une discrimination diablement efficace, qui dans notre univers narcissique transcende et aggrave toutes les autres. Cela donne un court récit plein de subtiles notations et traversé d'une étrange fureur, qui se termine bien loin des reflets et des masques, dans la salle de travail où va naître une petite fille, là où la beauté n'a plus que le visage exquis de l'amour.
(...) Comme entre les riches et les pauvres, les enfants gâtés et les déshérités, le monde se partage entre les beaux et les laids ; et à cette injustice originaire, nulle révolution, aucun philtre, ni aucun charme, ne peut remédier. Il est des êtres que le sort, dès l'enfance, a revêtus de gris, des corps et des traits noyés d'ombre et de pluie - des disgraciés, auxquels un dieu jaloux a refusé l'éclat et le jeu de la vie. Et parce qu'ils n'offrent pas à nos regards le plaisir de ce miroitement, nous leur donnons moins, à ceux-là que cruellement nous nommons ingrats, qu'aux enfants rayonnants. Ne dit-on pas que les nourrissons sourient plus volontiers aux visages harmonieux ? Nous pouvons bien, devenus grands, prétendre que la vraie beauté est intérieure, nous sommes encore comme ces nouveau-nés dont les pupilles vacillantes cherchent pour s'y fixer les scintillements du rouge et de l'or. Ce besoin primitif, cet appétit barbare, nous apprenons à les dissimuler. Nous n'avouons pas notre dégoût du laid (ou des laids, si de la laideur il n'y a ni Forme, ni essence, ni Idée). Nous lui donnons libre cours dans la parade, le désir amoureux, tout en feignant d'ignorer qu'il régit, sourdement, le prisme entier de nos relations à nos semblables, nos semblables si dissemblants.
L'art lui-même, après avoir cherché dans leur variation des beautés nouvelles, clame son indifférence au beau et au laid. Autour de nous, pourtant, sur les écrans de télévision, les couvertures des magazines, éclate l'injonction, tyrannique et allègre, à être beau (ou, plus encore, belle). Et dans les salles d'attente de ces chirurgiens que l'on dit esthétiques, se pressent des corps, des âmes endeuillés, en quête de transformations. Supposons donc qu'expulsée de l'art la tyrannie du beau soit passée sous nos peaux. Qu'elle s'exerce désormais dans la torture volontaire de nos chairs. Qu'à peine surgi, notre visage soit jaugé à l'aune de ces normes que l'on appelle "canons" et qui font de certains, à jamais, des gueules cassées. Pour cette violence-là aussi il faut trouver les mots, en recueillir les échos, entrelacer la voix qui l'avoue aux discours qui la règlent, insérer cette ligne brisée dans la morne façade des formes établies.
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