Auteur : Denis Johnson
Traducteur : Brice Matthieussent
Date de saisie : 18/01/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Bourgois, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-267-01879-0
GENCOD : 9782267018790
Sorti le : 04/01/2007
Ce livre concis et poétique sent la morille et le bois calciné. C'est une fable transpercée par les hurlements des loups et les jappements des coyotes en délire, un hymne à l'odeur âcre des épicéas géants que des bûcherons loqueteux débitent en billes, là-bas, au fin fond de l'Ouest américain, pour construire, au péril de leur vie, des ponts de chemin de fer en équilibre au-dessus des canyons...
On oscille entre la fable, le mythe et le poème. On voit, on sent, on a froid, on a peur : d'un côté, des émotions premières, comme dans un récit des commencements. De l'autre, la construction du chemin de fer, la déforestation, l'irruption de la modernité. C'est dans la tension entre ces deux pôles que se déploie le roman. Un roman qui vous emporte loin dans le silence et dans l'azur.
Avec «Rêves de train», l'auteur de «Jesus' Son» emprunte les voies ferrées comme métaphore d'un siècle d'histoire des États-Unis. Un bijou de concision dans une ambiance à la Neil Young...
Il s'agit d'un tour de force : en 130 pages, l'écrivain parvient à donner à voir un siècle d'histoire américaine, depuis la construction des premiers chemins de fer jusqu'à l'époque de la conquête spatiale...
On croise bien des silhouettes qu'on croirait sorties du Cheval de fer de John Ford, mais aussi les mythiques frères Earp, héros de OK Corral, et le tout jeune Elvis Presley, aperçu par la fenêtre de son train en panne dans le Montana : Rêves de train, ou les voies ferrées comme métaphore d'un siècle d'histoire américaine. Et ça se traverse vite, un siècle, surtout lorsqu'on surfe sur les crêtes de l'écriture acérée de Johnson : pas un poil de graisse dans cette prose nerveuse, rapide. La complexité du livre est inversement proportionnelle à sa brièveté : Rêves de train est à la fois le couronnement et l'aboutissement d'une oeuvre passionnante dans sa diversité.
Durant l'été 1917 Robert Grainier participa à une tentative de meurtre sur la personne d'un ouvrier chinois surpris en train de voler, ou en tout cas accusé d'avoir volé, dans les entrepôts de la Spokane International Railway, dans le nord de l'Idaho.
Trois ouvriers qui travaillaient sur le chantier de la voie ferrée s'emparèrent du voleur, puis le traînèrent sur la longue berge vers le pont en construction à cinquante pieds au-dessus de la rivière Moyea. Une psalmodie rapide et sonore s'écoulait sans arrêt de la bouche du Chinois. Il se débattait et se tortillait comme une fouine dans un sac, de son seul bras libre il lançait des coups de poing en direction de l'homme qui lui serrait le cou. Quand le groupe passa devant lui, Grainier, voyant qu'ils avaient quelque difficulté, leur prêta main-forte et se retrouva à immobiliser fermement l'un des deux pieds nus du coupable. L'homme qui lui faisait face, M. Sears, membre de la direction de la Spokane International, tenait le prisonnier d'une main presque inutile collée à l'aisselle de ce dernier, et il fut le seul parmi eux, en dehors du Chinois incompréhensible, à parler pendant la partie la plus ardue de leur entreprise : «Les gars, je vois fichtrement pas comment on va le porter jusque là-bas !»
Nous devons donc le traîner jusqu'au bout du tablier ? fut la question que Grainier souhaita poser, mais il jugea plus raisonnable de garder son souffle en vue de la lutte imminente. Sears rit une seule fois, blême de fatigue et d'horreur. Tous s'écroulèrent dans la poussière puis se relevèrent, avant de s'écrouler encore; le Chinois vitupérait dans une langue mystérieuse et les terrifiait tous les quatre au point qu'indépendamment de leur projet initial c'était désormais un homme mort. Ils ne pouvaient plus faire autrement que le jeter du haut du pont à chevalets.
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