Auteur : Alexis Salatko
Date de saisie : 27/02/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Fayard, Paris, France
Collection : Littérature française
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-213-62615-4
GENCOD : 9782213626154
Sorti le : 03/01/2007
Je regarde la grue d'où mon père est tombé.
Suicide ? Accident. J'ai voulu comprendre, enquêter. Je me suis pris pour le Marlowe du Cotentin. Mais on risque gros à jouer les détectives parmi ses propres souvenirs. Cherbourg, années 70. La ville brillait de mille hublots transatlantiques. Les chantiers navals où travaillait mon père tournaient encore à plein régime. Ma mère promenait en Jaguar sa beauté fragile de Russe en exil. Mais le bonheur est un fauteuil au bord du vide qui a vite fait de basculer.
J'avais beau me repasser le film en noir et blanc de nos plus belles années, je devais bien admettre que c'était fini. Jusqu'à ce que je comprenne : mon heure de gloire à moi, je ne l'avais même pas eue, et c'était peut-être à cause de ça que mon père s'était perdu.
Alexis Salatko est écrivain. Son dernier roman, Horowitz et mon père (Fayard, 2006), a été salué par la presse et couronné par le prix Jean-Freustié.
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Ce roman, empreint d'une gravité qui vous noue la gorge, revisite une époque, des vies et des destins. Peintre subtil, Alexis Salatko décrit par petites touches un bonheur familial qui se délite dans cette ville portuaire de Cherbourg, décrépite, hantée par ses fastes d'antan, par des paquebots-palaces fantômes. Il s'affirme comme un portraitiste délicat. Ce livre est grand, car on le sent habité par une sincérité que la seule fiction eût été incapable de générer.
Dieu sait si les récits autobiographiques maquillés en fiction peuvent être ennuyeux. Rien de tel avec le nouveau roman d'Alexis Salatko...
Qu'importe si Alexis Salatko nous parle de lui, des siens. Ce magicien du verbe le fait avec une telle tendresse pour ses personnages que l'on s'y laisse prendre jusqu'à la dernière page.
Elles étaient quatre, quatre princesses de poutrelles pleurant des larmes de cambouis. Elles coulissaient sur des rails le long du quai de France. Les dockers les avaient baptisées Greta, Marilyn, Elizabeth et Marlène en hommage aux stars de Hollywood, ces étoiles qui avaient illuminé le ciel des lamaneurs à l'époque où des palaces flottants faisaient encore escale à Cherbourg. Au fil des ans, l'activité portuaire avait baissé, et une à une les grues géantes, symboles de prospérité et vestiges d'un âge d'or révolu, avaient été démantelées. Il ne restait plus que Greta. On l'utilisait encore de loin en loin pour soulever d'énormes blocs de granit, mais ses jours étaient comptés.
Assis dans le fauteuil défoncé, à vingt mètres au-dessus du quai, des journaux sous sa veste pour se protéger du froid, l'homme surveille la rade Vauban à travers la vitre maculée d'embruns. Le vent du soir enfle, composant un nuancier de grincements mécaniques allant du grave à l'aigu. Seul, au milieu des turbulences, l'homme peut sentir la grue vaciller ainsi qu'un colossal métronome. Agrippé aux leviers de commande, il s'abandonne au roulis, foudroyé, ne pouvant exister qu'au centre du vide.
À la petite aube glacée, le vigie quitte son poste, descend la grande échelle et rallie la terre ferme, où l'attend son vieux complice le grutier. Les doigts gourds et les sciatiques cisaillés, le clochard rend au chauffeur les clefs de l'étroite cabine où il a passé la nuit. Les deux compères n'échangent aucune parole. Un pacte muet les unit. Des années plus tôt, le grutier n'a-t-il pas travaillé sous les ordres du SDF ?
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