Auteur : Maryline Desbiolles
Date de saisie : 01/03/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Seuil, Paris, France
Collection : Fiction et Cie
Prix : 13.00 € / 85.27 F
ISBN : 978-2020907699
GENCOD : 9782020907699
Sorti le : 04/01/2007
De loin, parce que son nom est lumineux, il est difficile de croire que l'Ariane est un quartier peu recommandable de Nice, à la périphérie de la ville, une zone, une zone sensible, une banlieue.
II faut s'approcher pour saisir qu'on est là au coeur du labyrinthe, qu'on craint le Minotaure, qu'on le brave, qu'il est question de père, d'île, d'amours blessées et trahies. Il faut s'approcher pour écouter le murmure de ceux qui l'habitent, parfois si peu, si mal, immigrés, exilés, déclassés, expropriés ; il faut s'approcher, et peut-être même se tenir au plus près pour écouter le murmure de ses héros, leurs manquements, leurs ardeurs obstinées, leur obscurité, et combien la tragédie est bouillonnante.
La promeneuse est une cueilleuse de paroles. Elle s'est mise en quête de voix pour dire ces existences muettes, venues de partout, Algérie, Somalie, Italie, déracinées, perdues en chemin, immobilisées maintenant à l'Ariane, où la vie coule sans crier gare...
Le petit miracle de ce balancier tient dans une langue magnifique, souple et sobre à la fois, qui se retient au bord de l'émotion et n'y bascule pas ; une écriture ultrasensible, pour quartier sensible, comme on dit.
Desbiolles note dans un carnet noir à élastique ce qu'on lui confie («Confié, entendons-nous bien là-dessus : il ne s'agit pas de confession mais de don, les paroles me sont confiées afin que j'en fasse bon usage, les paroles sont un ballot de linge que je prends sous mon bras»), elle note et en fait l'usage qu'elle peut, c'est-à-dire de la littérature, elle ne joue ni les voyeuses, ni les assistantes sociales, ni les petits reporters, ni les dames patronnesses, non, elle est écrivain, et va recoudre tout cela pour faire un livre, avec le droit d'inventer lorsqu'elle ne peut relire ses notes, ou lorsqu'elle a égaré le carnet. Les dix portraits, les dix voix qu'on entend sont vraies, même lorsque l'auteur met en doute la sincérité de certains, mais d'une vérité autre que le simple témoignage, la vérité de l'écrivain, celle qui sait dire comment le labyrinthe de la cité est à la fois terre de vie et de tragédie.
Maryline Desbiolles compose avec ces vies sur le fil - comme celui d'Ariane, dans la légende. Son précédent livre, Primo, évoquait les maisons de ses grands-parents, rasées pour élargir l'autoroute et aménager un parking. Elle décrivait les gravats, la pelleteuse et l'impression que la famille n'était plus qu'une dalle bétonnée ouverte aux quatre vents. Dans la continuité, C'est pourtant pas la guerre compose la symphonie d'un immeuble qui braille, où les paroles se chevauchent, étouffées ou sonores. Grâce au carnet noir, aux mots recueillis et réécrits dans la fièvre, l'Ariane fait de la résistance et l'écrivain réussit une oeuvre essentielle. Il faut en écouter le choeur, avec ses déroutes, ses excès et ses souvenirs qui ne partiront plus en fumée.
A quoi cela sert-il d'écrire ? Des mots, leurs mots, consignés dans un gros carnet noir fermé avec un élastique également noir, mais pour en faire quoi ? A quoi bon les avoir fait parler ces habitants de l'Ariane, ces dix voix plus une, à quoi bon puisque tout le monde s'en fout ? C'est là qu'intervient la littérature ; pas le reportage, non, la littérature...
Chacune des voix raconte son histoire, sa vie. Au début Maryline Desbioles avait d'abord pensé à décrire très précisément chacun des visages, mais, très vite, elle y a renoncé, préférant "recueillir, pas décrire, pas épingler". Recueillir des voix comme on recueille quelqu'un dans le besoin à qui l'on offre un refuge. La littérature comme un refuge, on s'approche de ce qu'a voulu faire Maryline Desbiolles...
"J'étais perdue", avoue Maryline Desbiolles à qui l'on ne dira jamais assez merci pour ce "recueil".
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