Auteur : Jacques-Pierre Amette
Date de saisie : 14/02/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Albin Michel, Paris, France
Collection : Romans français
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-226-17671-4
GENCOD : 9782226176714
«Malgré les années, les voitures, les baisemains, les révérences, les domestiques empressés, ce jour de juillet fut si orageux au château de Ferney qu'il enrobait tout d'air brumeux et de somnolence.»
Été 1761 : en résidence à Ferney, Voltaire reçoit deux ravissantes comédiennes italiennes venues répéter Le Fanatisme ou Mahomet, pièce écrite vingt ans auparavant et fort critiquée alors. Après les répétitions, les nuits tièdes portent aux jeux, au libertinage, aux confidences brûlantes. Parmi les invités, le comte Fleckenstein, un officier prussien envoyé par Frédéric II pour négocier un traité qui mettrait un terme à la guerre de Sept Ans. Pendant ce temps, non loin de là, Rousseau triomphe avec La Nouvelle Héloïse, qui condamne ce divertissement infâme : le théâtre...
On retrouve dans le Voltaire passionné, fantasque de Jacques-Pierre Amette, prix Goncourt pour La Maîtresse de Brecht, l'esprit, l'élégance, l'ironie des romans du XVIIIe siècle. Mais aussi une réflexion d'une prodigieuse actualité sur le fanatisme.
On devrait dire «les» Voltaire, tant son oeuvre couvre tout le XVIIIe siècle. Il y eut le poète, le dramaturge, très joué à la Comédie-Française, et l'historien du siècle de Louis XIV. Celui qu'envisagent tant le roman de Jacques-Pierre Amette que l'essai du Britannique Ian Davidson est, si l'on peut dire, le quatrième Voltaire - l'homme qui, durant ses fécondes vingt-cinq dernières années, réfugié au manoir de Ferney, a défié les potences, nargué les princes...
Avec une grande curiosité, la même qu'il avait déployée pour suivre Brecht dans les ruines de Berlin (La Maîtresse de Brecht, prix Goncourt 2003), Jacques-Pierre Amette observe des personnages qui savent encore, d'un simple geste de tendresse, faire s'estomper la violence du monde. Scène de genre ? Pas seulement : «On croit que notre siècle n'est que ridicule, écrivait Voltaire, il est horrible.» C'était au XVIIIe, déjà...
Jacques-Pierre Amette, qui a publié une pièce de théâtre l'an dernier, revient au roman. Comme dans La Maîtresse de Brecht, qui reçut le prix Goncourt, il est question d'un dramaturge qui met en scène des idées pour éduquer les consciences. Mais tout se passe comme si, au fil du livre, l'auteur changeait insensiblement de sujet, préférant décrire les paysages, le mystère qu'ils abritent, les sentiments qu'ils éveillent. Que restera-t-il de cet été chez Voltaire puisqu'il est entendu que son Mahomet n'a pas empêché l'extrémisme religieux de proliférer ? Les dernières lignes sont éloquentes qui évoquent un dessin de Goussier montrant la gorge belle et ferme «d'une laitière, une simple laitière». Si l'art est impuissant à éclairer l'humanité en marche, puisse-t-il réenchanter notre regard sur le monde.
Sur ces motifs - de Stendhal à Hölderlin ou Brecht -, il n'a pas son pareil pour peindre à fresque ou fixer d'un fusain nerveux les vrais tempéraments des littérateurs qui, ne se doutant pas qu'on les observe, lâchent la bride à leurs folies ou manies. Cette fois, pour des raisons énigmatiques - se promenait-il en Suisse ? Etait-il impatienté par tous les bûchers qu'on réserve ces jours-ci aux Lumières ? Avait-il un compte à régler avec les fanatiques ? -, il a choisi de s'installer à Ferney, pendant l'été de 1761, en compagnie de Voltaire. A cet hôte illustre il ne prête que des mots authentiques et pêchés au hasard des 15 284 lettres (treize volumes de la Pléiade) où le maître est à son meilleur. Pour les comparses (comédiennes, abbé, diplomate), Jacques-Pierre a imaginé, et brodé, avec une sagesse savante ou polissonne qui fait merveille. De tout cela est né un bibelot parfait.
Malgré les arrivées, les voitures, les baisemains, les révérences, les domestiques empressés, ce jour de juillet 1761 fut si orageux au château de Ferney que l'air brumeux enrobait tout de somnolence.
«Un mirage !», s'était exclamé Voltaire qui descendait l'escalier pour accueillir les comédiennes italiennes.
Zanetta Obozzi arrivait de Naples où elle avait enterré son père. Gabriella Capacelli venait de la troupe des Italiens à Paris. La double image des jeunes femmes attendant près du perron avait frappé les servantes : figures délicates, ravissantes marionnettes, deux porcelaines. L'une avec un casaquin framboise, l'autre avec une robe tilleul et des chinoiseries autour du décolleté. Gabriella, haute, éclatante de teint, Zanetta, plus délicate, fine et brune, pleine de décence.
Voltaire fit visiter le chantier de son église, les vergers, l'étable, son cabinet des tableaux. L'abbé de Pors-Even jouait au billard. Gabriella se promena dans le parc et admira la chaîne des Alpes et ses neiges. En début d'après-midi, une légère pluie d'orage reverdit le jardin.
Le soir, les domestiques disposèrent des chaises sous les chênes. C'est là que les charpentiers de l'église avaient commencé à dresser un théâtre de verdure. Sur le perron, un homme rond et gras, perruque en bataille, habit mauve et bas roses, crayonnait sous un tilleul. Gabriella apprendra plus tard qu'il s'agissait de Jean-François Goussier, le dessinateur-graveur. Il avait travaillé aux planches de Y Encyclopédie. Pour l'instant, il a un bouton sur le nez qu'il tamponne parfois avec un mouchoir. Il tient un fusain à la main et d'un geste large balaie son papier, tourné vers le bois qui ferme le paysage vers le sud.
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