Auteur : Gérard Leclerc
Date de saisie : 21/12/2006
Genre : Sciences humaines et sociales
Editeur : PUF, Paris, France
Collection : Sociologie d'aujourd'hui
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 978-2-13-055769-2
GENCOD : 9782130557692
Sorti le : 03/11/2006
«Ce qui m'intéresse, ce n'est pas à proprement parler le niveau microsociologique des échanges de regards entre individus, qui concerne les interactions en face-à-face, mais le système culturel et institutionnel qui gouverne les regards individuels, qui les constitue en quelque sorte en regard collectif et historique. J'entends donc par regard le système de perception physique et technologique qui partage les groupes humains en sujets et en objets, en observateurs et en observés, en spectateurs et en acteurs.»
Le système des regards à l'échelle macro-sociale et historique forme en effet une structure sociologique et scopique qui perdure au long des siècles, malgré les changements institutionnels et les révolutions politiques. C'est cette structure lourde de l'échange des regards entre les dominants et les dominés, entre le souverain et ses sujets, entre l'État et les citoyens, qui est l'objet de cette recherche. On y examine conjointement l'État-spectacle et l'État policier, deux figures majeures du rapport entre le pouvoir et les individus : le secret d'État et la publicité médiatique sont donc au centre de cette enquête, qui court depuis l'Âge classique jusqu'à la société contemporaine. L'information, les médias, la presse «people», le renseignement, la police : autant de formes du regard qui circulent en société.
À la fois historique et sociologique, l'analyse se clôt par l'examen de la nature même de l'individu, composante dernière de la société. Cible du regard de l'État, en même temps qu'il est regard fasciné sur le pouvoir, centre sacré, souverain métaphysique et politique, l'individu est le porteur ultime du regard, le sujet du regard sur les autres et sur le monde : objet de la surveillance du pouvoir, son regard est aussi le coeur même de la puissance, et l'atome irréductible de la socialité.
Professeur émérite à l'Université Paris Vlll-Saint-Denis, Gérard Leclerc est notamment l'auteur de l'Histoire de l'autorité (1996), La Société de communication (1999) et La Mondialisation culturelle (2000), parus aux Puf dans la collection «Sociologie d'aujourd'hui».
Extrait de l'introduction :
Regard et société
Une anthropologie du regard est impossible car ce que peuvent regarder les hommes est infini : les objets du regard sont innombrables et hétérogènes. Le monde que voit le regard est certes bien visible, du moins dans un grand nombre de ses caractères. Et pourtant, en même temps, le regard est, d'une certaine façon, invisible. L'oeil seul est visible. Nous voyons le visage des autres, nous apercevons leurs yeux, nous devinons leur regard ou nous le subissons, qu'il prenne la forme du coup d'oeil ou qu'il nous dévisage, qu'il soit discret, furtif, appuyé, curieux, effronté... Le regard considère, examine, surveille, observe, inspecte, scrute, contemple... Mais, outre la diversité de ses modalités, de sa durée, de sa visibilité, il remplit de nombreuses fonctions sociales. Comment en faire la théorie ? Ou, du moins, tenter un premier classement ? Comment débrouiller l'écheveau du regard comme fait social, ou débroussailler le champ des regards comme phénomène social ?
L'analyse de la totalité des modalités du «voir» semble hors de notre atteinte. Ce qui en revanche paraît envisageable, c'est l'anthropologie d'un certain type de regard : celui qui est porté par les hommes les uns sur les autres, quand, au cours de situations sociales et culturelles, leurs yeux s'entrecroisent.
Le regard constitue une sorte de microcosme du monde social. Il présente en effet, sur une échelle réduite (en vérité, à l'échelle de l'infiniment petit), toutes les composantes principales de la vie en société. Les regards peuvent se croiser, mais de façon si subreptice, si fugitive - dans le clignement d'oeil, dans le regard en coin, etc. - que l'observation sociologique (elle-même une forme de regard !) a bien du mal à en faire un objet d'analyse. Certes, deux regards appuyés qui se croisent longuement (quelques secondes !), ou des spectateurs regardant fixement un orateur dont ils «boivent» les paroles, ces choses-là sont des phénomènes sociaux relativement courants. Pour autant, le regard peut-il devenir un objet sociologique autonome ? Est-il même un phénomène social en lui-même ?
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