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Vocabulaire européen des philosophies : dictionnaire des intraduisibles

Couverture du livre Vocabulaire européen des philosophies : dictionnaire des intraduisibles

Auteur : Barbara Cassin

Date de saisie : 17/08/2006

Genre : Philosophie

Editeur : Le Robert, Paris, France | Seuil, Paris, France

Prix : 95.00 € / 623.16 F

ISBN : 978-2-02-030730-7

GENCOD : 9782020307307

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  • La revue de presse Vincent Aubin - Le Figaro

«La méthode des dictionnaires, inconnue à l'Antiquité, est d'une utilité qu'on ne peut contester», ainsi que le notait sagement Voltaire, au moment de publier le sien. Les dictionnaires encyclopédiques d'aujourd'hui, il est vrai, n'ont pas toujours l'ambition de leurs devanciers du XVIIIe siècle. Et il se fabrique plus d'aide-mémoire que des grands dictionnaires : l'alphabet étant ce qu'il est, il faut sans doute une grande idée pour en faire le tour de nouvelle façon. Or, c'est ce qui produit avec le Vocabulaire européen des philosophies, dirigé par Barbara Cassin.

On vient de citer la moitié du titre, mais c'est la suite qui donne la clef du projet : Dictionnaire des intraduisibles. Dans le genre, il faut remonter à l'immortel Catalogue des objets introuvables, pour trouver aussi prometteur. «Vocabulaire européen» pouvait faire craindre une sorte de Lalande post-maastrichtien, compilant en une improbable fédération les rubriques de l'Encyclopaedia of philosophy, du Philosophisches Wörterbuch, et de leurs homologues des pays voisins... La grande idée de ce dictionnaire est d'aborder la philosophie européenne sous l'angle de la traduction. Les traducteurs - ces passeurs opérant dans l'ombre - sont familiers des frontières. Ils savent ce qu'il en coûte de les faire franchir à une oeuvre. Asservis à un texte, ils doivent en produire un autre, qui soit pourtant le même, et l'on conçoit que cet exercice leur ait donné un sens aigu de tout ce qui attache une pensée à sa langue native. Comment rendre le to ti ên einai, d'Aristote, que n'éclaire aucun décalque servile ? Le Beruf de Weber, qui fait écho à Luther ? Le narod de Berdiaev, ou le liberal anglais, qui portent avec eux toute une tradition nationale ? Ces «intraduisibles», faux amis ou vrais idiotismes, cristallisent la tension de toute philosophie entre la particularité d'une langue et l'universalité du vrai. Pour servir l'une sans trahir l'autre, le traducteur ne peut être que philosophe, et réciproquement... Un dictionnaire ne se résume pas. Une grande leçon, néanmoins, se dégage de celui-ci (on la recueille dans ces chefs-d'oeuvre que sont les entrées «Traduire» et «Langues et traditions»), c'est qu'aucune langue ne naît philosophique. Elle le devient, au rythme de ses échanges avec d'autres langues. La langue philosophique est une langue impure, et il ne peut donc exister de philosophie nationale. Cette conviction donne peut-être un des sens de l'unité de l'Europe, à laquelle le Vocabulaire rend hommage, et service.


  • La revue de presse Robert Maggiori - Libération

Il est vrai que les philosophes, parfois, parlent un curieux sabir. On ne peut guère leur en vouloir, sauf si est patente la tentative, risible ou pathétique, de remplacer en un tour de passe-passe la complexité des choses, qu'on ne sait expliquer, par la complication du langage, qu'on peut à loisir rendre fumeux. Galimatias, amphigouris et jargons s'offrent comme pain bénit à ceux dont la pensée tourne court ou s'ankylose, et, entre autres vertus médicinales, ont celle d'impressionner et de rendre béats les pékins, enclins à reconnaître benoîtement que, derrière le propos incompréhensible, doivent bien se trouver des perles d'intelligence... La langue de la philosophie, y compris lorsqu'elle épouse le langage commun, est déjà philosophie : le premier verbe, le simple verbe être, constitue, depuis Parménide jusqu'à Heidegger, le premier de ses problèmes !

Tous les concepts, de Dieu à Etre justement, visent certes l'universalité : mais chacun, comme le disait Friedrich Schleiermacher, est diversement «éclairé et coloré» par la langue qui l'exprime. Le grec zôion, que l'on rend par animal, renvoie à la «vie», zôê, mais il inclut souvent les hommes, et les astres et les dieux, parfois les plantes. Dans le français animal, ou l'italien animale, résonnent, venus du latin, les accents de l'âme ou du souffle vital, quand l'allemand Tier fait entendre la férocité, le danger, qui est dans le grec thêrion («celui qui n'a pas besoin de vivre en communauté, écrit Aristote, est theos, "dieu", celui qui en est incapable est thêrion, "bête", "monstre", mais non plus homme»). Chaque langue traduit le concept avec une différence, un écart, une variation, des intensités particulières. Aussi, à étudier la «synonymie des langues», comme le voulait Karl Wilhelm von Humboldt, se garantirait-on la possibilité de mieux le circonscrire et de lui restituer toutes ses tonalités. Mais la chose n'est guère aisée : il faudrait un «dictionnaire des intraduisibles». C'est pourquoi les philosophes, au risque d'encourir le reproche d'obscurité et de technicisme, se plaisent à témoigner de ces variations en laissant les mots dans leur langue d'origine. Ils peuplent leurs textes d'«ovnis» tels que Weltanschauung, logos, nomos, agudeza, doxa, disegno, quidditas, mêtis, saudade, agency, pravda, dikê, Welfare, themis, Dasein, Acedia, Ereignis, fantasia, animus, virtù, praxis... Ils emploient fairness plutôt que «justice» ou «équité», parce que l'une porte le droit (jus), l'autre l'égalité (æqualitas, que l'anglais rend déjà par equity), et ne traduisent pas l'absence d'«embrouille», de fraude ou de malhonnêteté, ce que le terme laisse voir de «clair» (fair weather est beau temps, et une fair maiden une jeune fille au teint clair et aux cheveux blonds), et donc d'impartialité (d'une procédure, d'un traitement, d'une décision). Ne se satisfaisant ni de «temps» ni d'«éternité», ils gardent aiôn, qui chez Homère désigne le fluide vital, la durée de vie et le destin d'un homme, que Platon rapporte déjà à l'existence divine, éternelle, dont Plotin fait la «manière d'exister de l'Etre», et qui ne recouvre en tout cas aucune des oppositions que présente, dans la plupart des langues modernes, le lexique de la temporalité.

Le «dictionnaire des intraduisibles», dont on a pu rêver, existe désormais : c'est le Vocabulaire européen des philosophies, publié sous la direction de Barbara Cassin. Il faut le dire sans ambages : sa parution est un événement culturel, sinon politique, qui dépasse largement les sphères de la philosophie... sous quelque 400 entrées (neuf millions de signes !) il compare environ 4 000 mots, expressions, tournures dans une quinzaine de langues européennes (du basque à l'ukrainien, du portugais au suédois). Il est le fruit d'un labeur d'une dizaine d'années, impliquant la collaboration de plus de cent cinquante philosophes, historiens des sciences, esthéticiens, philologues ou linguistes de toute l'Europe. Et il fait faire justement à l'Europe intellectuelle ­ consciente que ce qu'outre-Atlantique on dit être sa «vieillesse» est en réalité sa force ­ des bonds en avant bien plus nets que ceux qu'elle réalise dans les cabinets politiques et les commissions de Bruxelles... On ne saurait dépeindre ici les paysages inédits que découvre chaque «promenade»...


  • La revue de presse Jean Blain - Lire

La philosophie s'est incarnée, tout au long de son histoire, dans des langues différentes dont on ne saurait, sous peine de contresens ou d'inintelligibilité, faire abstraction. Mais on a fréquemment tiré argument de la difficulté que représente, notamment pour les traducteurs, cette irréductible diversité des langues pour renoncer purement et simplement à traduire certains termes, au prétexte qu'ils n'auraient aucun équivalent français. Les philosophes allemands par exemple - et plus particulièrement certains d'entre eux, comme Hegel ou Heidegger - ont ainsi souvent été l'objet de traductions truffées de mots non traduits (tel le Dasein qui, dans la langue ordinaire, signifie «la présence» ou «l'existence») ou systématiquement ajoutés au français entre parenthèses, comme pour mieux signifier au lecteur l'irréductible génie d'une langue supposée partager avec le grec cette incommensurable profondeur qui ferait de l'une et de l'autre les langues philosophiques par excellence. Qu'on ne se méprenne pas sur son sous-titre («Dictionnaire des intraduisibles»): le Vocabulaire européen des philosophies, publié sous la direction de Barbara Cassin, est à mille lieues de ce terrorisme et de cette sacralisation de certaines langues, mortes ou vivantes. Partant d'une réflexion sur la difficulté - et non l'impossibilité - de traduire en philosophie, il entend «penser la philosophie en langues, traiter les philosophies comme elles se disent, et voir ce que cela change dans nos manières de philosopher»... Fruit d'une dizaine d'années de travail et d'une équipe qui ne compte pas moins de cent cinquante collaborateurs aux compétences scientifiques et linguistiques les plus variées, l'ouvrage compare sous quelque quatre cents entrées plus de quatre mille mots ou expressions... L'ensemble fait de cet ouvrage passionnant et de conception très originale bien plus qu'un simple usuel... Aussi se propose-t-il de jouer la géographie contre l'histoire afin de «constituer une cartographie des différences philosophiques européennes». Gageons que cette belle entreprise trouvera, bien au-delà du seul cercle des philosophes et des linguistes, le large public qu'elle mérite.


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