Auteur : Marcelo Figueras
Traducteur : Vincent Raynaud
Date de saisie : 22/03/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Ed. du Panama, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 23.00 € / 150.87 F
ISBN : 978-27557009554
GENCOD : 9782755700954
Désormais adulte, Harry (son nom dans la clandestinité, emprunté au magicien Houdini) se souvient du coup d'État de la dictature des généraux en Argentine. Il avait dix ans et son frère, le Lutin, cinq, quand leurs parents les ont retirés de l'école pour fuir Buenos Aires, et vivre clandestinement à la campagne. Leur père était avocat et défenseur de prisonniers politiques, leur mère universitaire et chercheuse, tous deux menacés par le régime.
Durant ces quelques semaines, la famille a vécu une vie parallèle, l'envers clandestin de leur quotidien habituel, essayant de maintenir usages, traditions et rites, avant que le couple ne laisse en urgence les deux enfants chez leurs grands-parents et disparaisse à jamais. Pour Harry, le Kamchatka, cette lointaine péninsule sibérienne, est dès lors devenu un refuge, un lieu imaginaire qui représente la résistance à l'oppression : c'est en effet un secret qu'il partageait avec son père et le dernier mot que ce dernier lui a dit.
Kamchatka est donc un roman d'initiation, l'histoire d'un enfant dont la vie est bouleversée par les événements politiques qui emportent son pays. Mais bien qu'écrit à la première personne, le narrateur est un adulte, qui écrit des années plus tard, ce qui permet à Marcelo Figueras de mettre son récit en perspective, de lui donner de la profondeur et de jouer sur l'ironie et l'humour.
Marcelo Figueras, né à Buenos Aires en 1962, a été journaliste pour divers magazines. Ses nouvelles ont été publiées dans de nombreuses anthologies et il est l'auteur des romans El muchacho peronista (1992, inédit en français) et La griffe du passé (Éditions Phébus, 2004), ainsi que du scénario de Vies brûlées, le film de Marcelo Piheyro tiré du roman de Ricardo Piglia. Il a également écrit le scénario de Kamchatka, lui aussi réalisé par Pineyro et interprété par Cecilia Roth (Tout sur ma mère). Il travaille actuellement à l'adaptation cinématographique de La griffe du passé, qui se tournera en Espagne.
Un huis clos familial drôle et émouvant dans la tourmente politique qui bouleversa l'Argentine...
Le récit dont la tension dramatique ne faiblit jamais est mené d'une main par Harry enfant, de l'autre par Harry devenu adulte. Il fond de la sorte le passé, le présent et l'avenir. «Les personnes qui se vantent de ne vivre que dans le présent me font un peu de peine, comme celles qui entrent dans la salle de cinéma une fois le film commencé», remarque le narrateur, jamais avare de réflexions bien senties et de comparaisons insolites. Il médite sur Moby Dick et Hérodote, potasse des livres de biologie, de géographie et d'astronomie, et se réfère à tout propos aux séries cultes de son époque, Superman, Les Envahisseurs et autres. Ainsi la petite histoire de l'enfant et de sa famille se trouve-t-elle solidaire de la grande et partant, de la nôtre. Kamchatka entraîne le lecteur dans un grand huit des émotions, sur les montagnes russes du rire et des larmes. «Si la vie était un film et que quelqu'un demande de quel genre, il serait approprié de dire : c'est un film où l'on pleure et l'on rit en même temps.» À dix ans, Harry avait tout compris.
La dernière chose que papa m'a dite, le dernier mot que ses lèvres m'adressèrent fut : "Kamchatka."
Il m'embrassa en me piquant avec sa barbe de plusieurs jours et il monta dans la 2 CV. La voiture s'éloigna sur le ruban ondulant de la route, une bulle verte qui apparaissait et disparaissait avec chaque colline, de plus en plus petite, jusqu'à ce que je ne la voie plus. Je restai là un moment, la boîte de Risk sous le bras, avant que grand-père pose une main sur mon épaule et dise on rentre.
Et ce fut tout.
S'il le faut, je peux ajouter quelque chose. Grand-père disait que Dieu est dans les détails. Il disait aussi d'autres choses : ce que fait Piazzola n'est pas du tango, par exemple, et se laver les mains avant de pisser est aussi important que se les laver après, on ne sait jamais ce qu'on a touché. Mais je pense que rien de tout ça n'a à voir avec cette histoire.
Les adieux eurent lieu dans une station-service de la Route 3, à quelques kilomètres de Dorrego, au sud de la province de Buenos Aires. Nous prîmes le petit déjeuner tous les trois au café d'à côté, grand-père, papa et moi, café au lait et croissants au beurre, dans des tasses en faïence grandes comme des marmites et qui portaient le logo YPF. Maman aussi était là, mais elle resta tout le temps aux toilettes. Quelque chose lui avait retourné l'estomac et elle ne pouvait même pas garder les liquides. Et le Lutin, mon petit frère, dormait jambes écartées sur la banquette arrière de la 2 CV. Il bougeait toujours dans son sommeil, les bras et les jambes, sans cesse, comme s'il manifestait son droit à l'absolu, tel le roi de l'espace infini.
À ce moment-là, j'ai dix ans. Je suis un enfant d'apparence normale, à part peut-être mes cheveux qui se rebellent et tendent à se dresser sur ma tête comme un point d'exclamation.
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