Auteur : François Salvaing
Date de saisie : 09/12/2006
Genre : Politique
Editeur : Mille et une nuits, Paris, France
Collection : Essais
Prix : 10.00 € / 65.60 F
ISBN : 978-2-84205-993-4
GENCOD : 9782842059934
Sorti le : 25/10/2006
Pourquoi j'ai écrit «La Phrase»
Comme beaucoup de Français, comme vous peut-être, j'ai été choqué par le résultat du premier tour de l'élection présidentielle le 21 avril 2002, qui entraînait l'absence d'un candidat de gauche au second tour. Choqué, mais pas vraiment surpris. Le 21 avril 2002 me semblait être né plusieurs années auparavant, précisément le 13 septembre 1999, lorsqu'au journal de Vingt Heures de la Deuxième chaîne, le Premier ministre et futur candidat socialiste, répondit au Présentateur que face à l'annonce de 7500 licenciements par une grande entreprise, «on ne peut pas tout attendre de l'Etat ou du gouvernement.» Et chacun entendit qu'il ne fallait rien en attendre.
A l'approche d'une nouvelle élection présidentielle, j'ai voulu, en conteur, reconstituer ce moment, son contexte, ses suites, sa trace. «La Phrase» est un récit en trois parties. La première raconte l'été 1999 d'un Premier ministre à qui tout souriait alors : les indices économiques, les résultats électoraux et les sondages d'opinion. La deuxième décortique l'émission de télévision où il prononça la phrase fatale, la stratégie de l'interviewer pour l'amener à exprimer le fond de sa pensée, la sienne pour tenter d'éviter de le faire. La troisième partie, enfin, esquisse l'histoire du séisme que continue de provoquer l'effacement de l'Etat face au marché.
François Salvaing
Une petite phrase. Mais que personne n'a oubliée. Le temps d'être prononcée par le Premier ministre en exercice, et la confiance des gouvernés envers les gouvernants et leur volonté d'agir se lézarde pour longtemps. Il était venu exposer bilan et programme au Vingt Heures d'une grande chaîne de télévision ; il lâcha crûment ce qu'aucun homme d'État avant lui n'aurait osé avouer. Rare moment de vérité. Son interviewer se figurait qu'il allait dire quelque-chose-de-gauche contre le énième «licenciement boursier» annoncé. Cela ne fut pas le cas et chacun comprit : face à la mondialisation, il n'y a rien à attendre de la puissance publique.
La phrase aurait pu rester sans écho. Elle a provoqué un bouleversement qui n'a cessé de s'amplifier et continue son travail de sape.
Comment conjurer l'aveu d'impuissance qui hante toute la classe politique ?
François Salvaing ressuscite l'instant et la période où fut formulée la phrase calamiteuse, pour en disséquer les enjeux qui se font encore sentir dans la campagne 2007.
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1. Assis en scribe devant (et sous) son téléviseur, le Narrateur pensa : «Morts. Tous les deux.» Celui qui avait prononcé la phrase. Celui qui l'avait amené à la prononcer. Sur l'écran du téléviseur, ils continuaient de converser, mais déjà ils n'étaient plus que leurs inaudibles fantômes, c'est ce qu'aussitôt à haute voix pensa le Narrateur. Il ajouta, s'appliquant la blague fameuse de Mark Twain : «Et moi-même, je ne me sens pas très bien.» La phrase fendait en lui, sectionnait peut-être l'artère primordiale et triangulaire qui, alimentant d'idées son coeur, de sang sa colonne vertébrale et de moelle sa cervelle, le reliait à la marche du monde.
2. La phrase fut prononcée au millénaire dernier, un lundi soir de l'été finissant, à 20 heures 27 minutes moins quelques secondes. On pourrait écrire que l'amorça, dès 20 heures 21 minutes et quelques secondes, la question du Présentateur relative à la Manufacture, et que, depuis cet instant, le Premier ministre s'efforçait de retenir la phrase qui lui montait aux lèvres, de la refouler, de l'enfouir et de la dissoudre, car il flairait qu'elle relevait de l'indicible. On pourrait écrire avec autant de vraisemblance que, depuis des mois, des années peut-être, le Premier ministre portait en lui la phrase comme un secret d'État, et qu'il attendait l'occasion d'en être, en place publique, délivré.
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