Auteur : Karine Winkelvoss
Date de saisie : 06/11/2006
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Belin, Paris, France
Collection : Voix allemandes
Prix : 16.50 € / 108.23 F
ISBN : 978-2-7011-3568-7
GENCOD : 9782701135687
Rainer Maria Rilke (1875-1926), poète de l'intériorité ? Cette étiquette délicate recouvre un projet poétique bien plus riche qu'il n'y paraît. En présentant les principaux moments de son oeuvre - les écrits majeurs, mais aussi les projets restés inachevés - ce livre explore l'originalité de ce que Rilke appelle l'«espace intérieur du monde» : un espace poétique radicalement étranger à toute complaisance sentimentale et à toute prétention métaphysique. Car l'écriture rilkéenne ne vise pas le contenu de l'expérience mais son intensité ; elle n'est pas fondée sur un quelconque message, mais sur une perpétuelle mobilité du sens.
COLLECTION DIRIGEE PAR MICHEL ESPAGNE
KARINE WlNKELVOSS est maître de conférences à l'Université de Rouen. Sa thèse sur Rilke est parue sous le titre Rilke, la pensée des yeux avec une préface de Georges Didi-Huberman (PIA, Sorbonne Nouvelle, 2004). Elle a également traduit et préfacé deux recueils d'essais de Georg Simmel, Le cadre et au essais et La forme de l'histoire et autres essais (Gallimard, 2003 et 2004).
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Extrait de l'avant-propos :
Trois éléments de poétique rilkéenne
«Un jour, la situation du poète dans le monde, le "sens" du poète se présentèrent à moi en une belle image.»' Ainsi commence le bref texte en prose intitulé Propos sur le poète, écrit à Duino en février 1912. Rilke s'y souvient d'une scène vécue en Egypte un an plus tôt : un homme est assis à l'avant d'un bateau que la force de tout un équipage de rameurs fait avancer sur le Nil. Par intermittences, cet homme se met à chanter, seul tourné vers ce «fleuve qui venait vers nous dans toute son ampleur, ce bel espace pour ainsi dire toujours futur dans lequel nous pénétrions». Par ce chant, il semble participer mystérieusement à la progression du bateau : «Ce qui semblait avoir un effet sur lui, c'était le mouvement pur qui, dans son sentiment, rejoignait le lointain largement ouvert auquel il s'abandonnait avec autant de résolution que de mélancolie. En lui s'équilibraient sans relâche l'impulsion de notre bateau et la force de ce qui s'opposait à nous - de temps à autre, un surplus se formait: alors il chantait. Le bateau triomphait de la résistance ; mais la résistance dont rien ne triomphait, lui, le magicien, la transformait en une suite de longues sonorités aériennes qui n'étaient d'aucun lieu et que chacun revendiquait pour lui-même. Tandis que les autres se consacraient, pour en venir à bout, au plus proche et au plus tangible, lui, par sa voix, maintenait le lien avec le plus lointain et nous y rattachait jusqu'à ce que nous y fussions entraînés.
Je ne sais comment cela se fit, mais soudain j'aperçus dans cette vision la situation du poète, sa place et son action dans le temps, et je compris qu'on pouvait sans crainte lui contester toutes les positions, sauf celle-là. Mais dans celle-là du moins, il fallait tolérer sa présence.»
Le poète selon Rilke n'est pas un prophète, porteur de quelque message, de quelque vérité positive que ce soit. Son rôle semble à la fois plus modeste et plus exigeant : donner forme éphémère à ce qui nous dépasse, transformer ce qui nous résiste en «une suite de longues sonorités aériennes qui n'étaient d'aucun lieu». Il faut garder cette image présente à l'esprit si l'on veut éviter le contresens qui consiste à vouloir reconstituer le «propos» de l'oeuvre de Rilke au-delà de ses images et de son mouvement propre.
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